11 questions à Meedo Taha, auteur de “A Road to Damascus”

feat 3.29.15 PM
01 Jun

Le livre

1. Vous avez écrit votre roman sur plusieurs années ; l’intrigue a dû connaître de nombreux changements. Y a-t-il certains détails qui ont été enlevés en cours de route, et que vous regrettez ?

A Road to Damascus parle de peur et de désir, d’espoir et de regret. Ces sentiments sont relatifs à un espace-temps précis dans lequel nous existons. L’intrigue du roman crée un lien entre le lecteur et moi. J’ai supprimé certains éléments du livre parce qu’ils me laissaient indifférent ; le lecteur aurait ressenti la même chose, puisque ces éléments ne ravivent en rien notre connexion.


2. La révélation du nom du narrateur surprend le lecteur. De même, un des personnages principaux signe de son nom les remerciements à la fin du livre. Pourquoi cette volonté de confondre réalité et fiction ? Quel message voulez-vous faire parvenir au lecteur ?

Pour changer une situation donnée, il suffit souvent de changer le regard qu’on porte dessus. Quand on l’aborde de loin, on gagne une nouvelle perspective qui nous permet de la connaître avec plus de précision. Nous écrivons de la fiction pour aboutir à une réalité plus profonde. Ce qui peut être considéré comme confusion entre réalité et fiction, je le perçois comme une tension entre l’imagination et la réalité, une tension positive qui permet d’établir un dialogue en vue de changement. Plutôt que de fournir des réponses au lecteur, je voudrais éveiller sa curiosité au point de se poser ses propres questions et d’apporter ses propres réponses.


3. Quel personnage a été le plus agréable à écrire ? Y a-t-il des personnages que vous n’avez pas appréciés ?

J’ai particulièrement aimé emprunter la voix narrative du chat et de l’arbre. Aucun de nous n’a jamais été un arbre. Il n’y a pas de personnages qui m’ont déplu. Je ne suis pas forcément d’accord avec les actions de certains d’entre eux, mais je comprends quand même ce qui les a poussés à agir de telle façon. Un personnage se définit avant tout à travers ses actions, nous apprenons à le connaître non pas à travers ce qu’il dit, mais sa manière d’agir. Et au fond de chacun, que ce soit un être réel ou un personnage fictif, est une partie de nous-mêmes.


4. Quel slogan pourrait illustrer votre livre ?

Une enquête policière à la recherche de soi.


5. Pourquoi avez-vous tenu à ne pas situer l’intrigue à une époque précise ? Ne risquez-vous pas ainsi que le lecteur ne s’identifie plus à l’histoire ?

L’histoire contemporaine du Liban est cyclique, un peu comme le refrain d’une chanson ; toujours la même, mais toujours différente. C’est vrai que l’Histoire se répète, mais je trouve qu’au-delà de cet adage, c’est nous qui nous répétons. L’expérience est notre première source de savoir. Nous avons tendance à affronter l’avenir incertain armés de nos expériences passées. Le temps nous rend ainsi plus courageux, mais aussi plus vulnérables. Pour cela, il était important pour moi de situer l’action à Beyrouth, qui (re)vit sa propre histoire. Évidemment, c’est risqué d’aborder l’histoire de cette façon, mais j’espère que le lecteur se retrouvera dans le plat de résistance émotionnel plutôt que de s’attarder sur la couche superficielle de faits objectifs, qui n’est qu’un apéritif.


6. Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans l’adaptation du roman en scénario de film ? Laquelle des deux versions préférez-vous ?

Je travaille actuellement sur l’adaptation au grand écran du roman, avec l’aide de mon mentor Daniel Pyne qui a écrit The Manchurian Candidate. J’ai gribouillé une question simple sur un Post-it que j’ai collé sur mon écran d’ordinateur : « Pourquoi ce film doit-il exister ? » Chaque phrase que je rédige doit me rapprocher de la réponse ; sinon, cette phrase n’a pas lieu d’être. Trop de livres que nous lisons ces jours-ci semblent écrits uniquement pour appâter les producteurs et être tournés en films ou séries. Ce n’est pas le cas de A Road to Damascus. Pour cela, le livre et le film doivent être deux satellites dans un même univers. Certains de mes films préférés, comme The Unbearable Lightness of Being, ont été adaptés de livres considérés comme « inadaptables ». Ces films sont tellement réussis parce qu’au lieu de suivre aveuglément l’histoire du roman, ils s’en démarquent, la développent, improvisent, l’enrichissent. Un peu comme un solo de jazz qui emporte une phrase musicale sur des territoires inexplorés et fascinants. Pour ma part, le vrai challenge est de condenser les différentes couches du livre en une seule surface, celle du film, où les mots deviennent images, l’historique devient comportements, la dénotation devient connotation et l’imagination, de la texture poétique.


7. Le personnage principal est un botaniste, et cette science joue un rôle thématique et narratif important dans le roman. À quel point ce volet scientifique est-il précis et comment a-t-il été élaboré ?

Les couleurs du drapeau libanais expriment trois idées : le blanc, la liberté, le rouge, les sacrifices faits au nom de cette liberté, et le vert, l’éternité du Cèdre. Aussi belle soit-elle, la symbolique du blanc et du rouge reste abstraite. Mais l’arbre, lui, est une image concrète. Ce qui m’a poussé à réfléchir à ce qu’est un arbre. Et si on vivait comme des arbres ? Cette idée s’est développée en un personnage qui vit un peu comme une plante, ou plutôt comme notre conception de la vie d’une plante ; silencieux, stoïque, résilient. Jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’un arbre n’a pas que ces attributs : il a également une relation intime avec son entourage, qu’il nourrit et qui l’alimente en échange. L’expression sociale de ce comportement est un arc important de l’histoire. Pour faire évoluer cet arc, je devais m’assurer qu’il était exprimé non seulement comme métaphore, mais aussi comme vérité scientifique. Au fil des ans, pendant que j’écrivais et réécrivais A Road to Damascus, j’ai vécu, respiré, dormi et rêve d’acacia tortilis, l’espèce d’arbre que le professeur étudie intimement dans le livre. Tout au long de ce périple, Dr. Lisa Delession de l’université de Salem State aux États-Unis a été une collaboratrice précieuse. Elle a laissé libre cours à mon imagination, tout en s’assurant qu’elle était toujours, invariablement et incontestablement ancré dans des faits scientifiques. Si l’intrigue est un cerf-volant, Lisa en est la corde.


L’homme

8. Comment avez-vous acquis les nombreuses casquettes que vous portez ? Laquelle préférez-vous ?

Quand j’entends quelqu’un dire « Je veux être réalisateur, je veux être écrivain, je veux être architecte », tout ce que j’entends c’est « être ». J’aimerais lui demander : « Pourquoi ne faites-vous pas un film ? Pourquoi n’écrivez-vous pas un livre ? Pourquoi ne concevez-vous pas un immeuble ? » Faire plutôt qu’être. En accomplissant ces actions concrètes, je porte les différentes casquettes ; tout comme beaucoup de gens admirables autour de moi. J’agis (ou j’essaie d’agir, mais c’est déjà une action en soi, parce qu’il n’y a pas de succès ni d’échec, juste l’action et l’absence d’action). La seule casquette que je porterai toujours est celle du père. J’aime porter cette casquette plus que tout.


9. Vous dites que « l’absurdité du beau » vous inspire. Quelle est votre définition de la beauté ?

La beauté, c’est l’expression la plus pure de ce qui est. Elle exprime l’art de la création, sans fioritures ni enjolivement. Un ciel couvert est beau. Deux morceaux de bois reliés sont beaux. Une expression de laideur pure est belle. Une expression de naïveté pure est belle. Même une expression de mal pur est belle. Quand vous connaissez cette beauté, quand vous réalisez que même quelque chose de répugnant peut être beau, vous comprenez l’absurdité de la beauté, celle qui se manifeste à travers une essence sublime, souvent troublante, plutôt qu’une apparence jolie. Une rose en plastique est moche, mais une tranche de fromage en décomposition est profondément belle. Pensez à ce qu’on dit quand on voit un beau bébé : « Il est à croquer ! » C’est ça, l’absurdité du beau.


10. Où trouvez-vous l’inspiration pour écrire ? Et pour tourner des films ?

J’ai écrit le premier brouillon de A Road to Damascus en novembre, dans la partie profonde d’une piscine vide. La mer était à quelques mètres. Les vagues déferlaient et j’écrivais. Il n’y avait personne alentour alors pendant trente jours, mon esprit a vagabondé: vers des lieux où j’a été, des gens que j’ai connus, des mots que j’ai dits et entendus. L’inspiration vient de l’espace entre ces expériences, de la surface qui les lie. Je suis sûr qu’il en va de même pour tout le monde. Notre peau est une membrane poreuse entre nous et le monde. Dans les mouvements qui la traversent dans les deux sens, et la friction qu’ils génèrent, une idée germe, puis d’autres, jusqu’à se rejoindre pour ne plus être des points distincts, mais une surface chargée et mouvante, comme ces vagues.


11. Les personnages du livre ont une sorte de relation amour-haine avec le Liban. En va-t-il de même pour vous ?

Haïr un objet, une personne ou un lieu suppose de le rejeter. C’est comme fermer une porte ; c’est simple, facile. Aimer c’est s’ouvrir, inviter l’autre. C’est complexe, et demande beaucoup de courage. Quand j’entends l’idiome « On n’a d’autre chez soi que celui qui plaît à notre cœur », je me rappelle un autre, de Carson McCullers : « Le cœur est un chasseur solitaire. » Comme moi, les personnages de A Road to Damascus sont dans une relation amour-amour avec le Liban. Cet amour se manifeste de nombreuses manières, belles, laides, terrifiantes même. C’est ça, la vraie nature de l’amour.

Tamyras a le plaisir de vous inviter à la signature de A Road to Damascus de Meedo Taha le 14 Juin à Dar Bistro & Books – Beyrouth..
L’événement inclura une table ronde avec Meedo Taha et Nasri Atallah, la lecture d’extraits du livre et enfin une séance de dédicace.

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