Abdellah Taïa, celui qui est digne d’être lu

Sabyl Ghoussoub
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25 Jan
Lorsque Tania, mon éditrice libanaise, m’a proposé d’écrire une chronique littéraire, j’ai tout de suite été enchanté. J’aime lire et écrire, alors écrire sur ce que je lis, c’est un peu l’idéal. Pourtant, quelque chose m’ennuyait : je veux être écrivain.

Je me suis rappelé les chroniques littéraires de mon ami Christophe Donner. Je lisais son papier tous les week-ends. La dernière page du Monde Magazine. Je l’attendais comme d’autres attendent le match de foot du samedi soir. Je l’ai appelé.

– Christophe, comment peut-on tenir une chronique littéraire alors que l’on est soi-même écrivain ?
– Mon petit Sabyl, il faut s’imposer certaines contraintes. Voilà les miennes :
Lorsqu’on publie un roman, écrire sur des livres étrangers traduits en français.
Ne jamais citer ses livres.
Ne pas dire du mal de son éditeur.
Ne pas favoriser son éditeur.
Ne dire du mal que des gens qui ont du succès.
Ne pas s’empêcher de dire du bien de ceux qui ont du succès.


Dans le Paris-Beyrouth qui m’a emmené à Tania, j’ai lu Celui qui est digne d’être aimé d’Abdellah Taïa. J’avais acheté son livre après son entretien dans l’émission « Maghreb Orient Express » sur TV5 Monde. Il adorait le film Hedy de Mohamed Ben Attia, moi aussi.

Né en 1973 à Salé, Abdellah vit à Paris. Celui qui est digne d’être aimé est son septième roman. Il s’agit d’un roman épistolaire, les lettres étant un genre littéraire qu’il affectionne. « Les Lettres portugaises m’avait particulièrement marqué. Je l’avais lu à vingt ans et m’étais reconnu dans les mots de la religieuse portugaise à l’officier français. Elle y écrivait sa passion. J’ai commencé à envoyer des lettres à tout le monde : ma mère, mon frère, mes amis. Souvent, des lettres sans réponse. L’écriture est un acte libérateur, et particulièrement à travers les lettres. Je reste attaché à son côté artisanal : un papier, un stylo. J’écris toujours la première version de mon roman à la main. »

Quatre lettres. Deux écrites, deux reçues. Entre elles, quinze années sont passées. L’expéditeur et le destinataire de ces lettres : Ahmed, un homosexuel marocain de quarante ans, vivant à Paris. À travers ce personnage, Abdellah raconte la famille, la mort, l’amour et l’exil. Homosexuel, il le revendique depuis ses premiers livres. « Des gens ne m’aiment pas car ils croient que je parle d’homosexualité pour être célèbre mais peu importe, ce que je note est que Leïla Slimani (prix Goncourt 2016), marocaine et hétérosexuelle a appelé à se rebeller contre la pénalisation de l’homosexualité au Maroc. »

Abdellah écrit en français même si sa langue maternelle est l’arabe. « Je viens d’une famille pauvre, le français était réservé à l’élite marocaine. Écrire en français est comme une revanche, une revanche que je construis au fil du temps. Je suis conscient d’être aujourd’hui un objet colonial mais c’est dans cette langue que je veux exprimer ma vérité. » Vérité qu’Ahmed exprime au début de sa troisième lettre à Emmanuel, l’homme qui partage encore son lit.

« Je ne veux plus parler français. J’arrête de fréquenter cette langue. Je ne l’aime pas. Je ne l’aime plus. Elle non plus ne m’aime plus.
J’ai trente ans. Je te connais depuis treize ans. Et là maintenant, je n’en peux plus. Je ne veux plus vivre dans ton ombre. Je ne veux plus être guidé par toi, faire les choses selon toi. Être bien comme il faut : un Parisien comme les Parisiens, pas trop arabe pour toi et pour ton monde, pas trop musulman, pas trop de là-bas.
J’en ai marre. De toi et de tout ce que tu m’as inculqué. De tout ce que tu m’as imposé et que je n’ai jamais osé remettre en question. Et là, là, j’ai envie de tout foutre en l’air, de tout piétiner, de tout brûler, et d’aller ensuite me jeter à la mer. »

Celui qui est digne d’être aimé est considéré par certains journalistes comme son roman le plus abouti. Pour ma part, c’est mon premier livre d’Abdellah Taïa mais je peux affirmer qu’il est digne d’être lu. Un livre rempli de vérités.

– Abdellah, tiendrais-tu une chronique littéraire alors que tu es écrivain ?
– Non, et j’ai déjà refusé une proposition pareille au Maroc. L’écriture pour moi est très difficile. Elle me demande une immense discipline et du temps. Que je ne fasse rien d’autre. Et moi, ce que je veux, c’est écrire des livres.

P. S. : Je devrais refuser cette chronique.

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