Astérix est revenu

Ralph Doumit
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29 Oct

Astérix chez les Pictes est le premier épisode de la série qui n’est signé par aucun de ses deux créateurs. Uderzo, qui continuait la série en solo depuis le décès de René Goscinny, a décidé de laisser la main au tandem Didier Conrad (pour le dessin) et Jean-Yves Ferri (pour le scénario).

Nous avons tous des souvenirs liés à Astérix et une telle reprise de cette série mythique est une entreprise délicate tant les lecteurs et les critiques sont aux aguets. Chacun ira de son commentaire. 
Pour le premier album de cette reprise, c’est en Écosse, chez les Pictes, que les auteurs emmènent nos Gaulois.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, présentons d’abord un peu ces auteurs. 
La carrière de Didier Conrad est déjà longue. Bien qu’étant un héritier de la bande dessinée classique franco-belge, les séries qu’il animait jusque-là n’étaient pas toujours dans un registre « tout public » comme Astérix. Il s’est fait connaître par ses collaborations avec le scénariste Yann, réputé pour être particulièrement irrévérencieux, notamment sur la série Les Innommables. Dans le même esprit, durant les années 80, ils avaient tous deux aussi bousculé l’esprit bon enfant du journal de Spirou par des animations sarcastiques en haut de pages qui marquèrent les mémoires. Plus récemment, Conrad s’était attelé à la série Marsu Kids, dérivée du célèbre Marsupilami de Franquin, se coulant avec brio dans le moule graphique du créateur de Gaston Lagaffe.


Jean-Yves Ferri, quant à lui, est un habitué de l’humour de dérision. Il est d’ailleurs un collaborateur de la revue Fluide Glacial, revue d’humour ado-adulte. On l’avait remarqué il y a quelques années par sa collaboration avec le dessinateur Manu Larcenet sur la série Le retour à la Terre racontant les péripéties d’un citadin déménageant en campagne, ou, en solo, par son évocation désopilante du général de Gaulle dans l’album De Gaulle à la plage. Un album qui reste parmi mes meilleurs souvenirs d’humour de ces dernières années. Je le recommande : j’ai ri. Et ça faisait du bruit. 
Autant dire qu’avec ces deux-là aux commandes, j’ai ouvert le nouvel Astérix avec envie, mais aussi avec beaucoup de bienveillance. 
Car je connaissais les conditions de réalisation de cet Astérix.

Embarqué tardivement dans l’aventure (il a remplacé un dessinateur ayant jeté l’éponge en cours de route), Conrad s’est vu imposer des délais très courts. Six mois, finalement étendus à neuf : une telle pression de temps, pour apprivoiser le style d’Uderzo et dessiner l’album, cela relève de la gageure. 
Il s’en sort avec honneur.
Bien sûr, si l’on ouvre un album d’Uderzo et celui-ci côte à côte, la finesse d’Uderzo saute aux yeux. On remarquera aussi des décors beaucoup plus léchés chez Uderzo. Et on sent, bien entendu, qu’Uderzo est « chez lui » dans cette série. Conrad, lui, est encore dans l’effort. Mais peut-on raisonnablement attendre d’un repreneur qu’il égale le modèle au coup d’essai ?
 Malgré tout, l’essentiel y est : l’esprit, la justesse, le savoir-faire.

Didier Conrad impose également sa patte : utilisant une mise en scène plus cinématographique qu’Uderzo, variant plus volontiers les angles de caméra, alors qu’Uderzo aimait souvent présenter l’action comme une scène de théâtre, pieds des personnages au niveau du bas de case. 
La qualité du dessin de Conrad est en tout cas un tour de force.


Le scénario de Ferri, quant à lui, reprend les fondamentaux des albums classiques de la série. Cette structure classique, cette manière de reprendre les mécaniques de gags de Goscinny, rassure. Beaucoup de lecteurs avaient été désarçonnés par les derniers albums d’Astérix, dans lesquels, seul aux commandes, Uderzo s’était beaucoup écarté de l’esprit originel de la série.
 On sent donc chez Ferri cette volonté de rassurer. Mais, nous le verrons, on sent aussi peut-être qu’elle l’a paralysé. Pas au point de brider son humour : on sourit souvent, on rit parfois. Et cela pourrait être suffisant pour sortir satisfait de la lecture.


Mais il reste quelques regrets. 
Et en premier lieu : l’intrigue minimale : passée la surprise du début (Astérix et Obélix découvrent un homme, un Picte, coincé dans un bloc de glace), le reste du récit suit des chemins balisés. Le choix de l’Écosse des Pictes, aussi, limite les possibilités d’humour : nous autres lecteurs ne connaissons pas grand chose de ce peuple. Il devient donc difficile pour le scénariste de rire de ses caractéristiques de manière complice ou référentielle avec le lecteur.

Enfin, certains personnages secondaires semblent trop rapidement définis, et gagneraient, pour la saveur du récit, à être plus fortement caractérisés.


Malgré cela, je ressors de la lecture de cet album avec un sentiment de bon moment passé. Et, si les imperfections sont évidentes, il n’en demeure pas moins que les auteurs prennent un bon chemin. La phase de rodage et d’appropriation passée, et avec très certainement de meilleures conditions de travail pour le prochain, nous pouvons nous attendre à ce que cette reprise d’Astérix aille en se bonifiant. 
Le principe de la série veut qu’un album sur deux se passe au village gaulois, en huis clos. Ce sera donc le cas du prochain. Et Jean-Yves Ferri annonce d’ores et déjà qu’il se sent plus dans son univers dans ce format-là. 
À suivre donc.
 Et vivement le prochain.











Le livre

Astérix Tome 35. Astérix chez les Pictes Jean-Yves Ferri, Didier Conrad Éd. Albert René, 2013

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a propos de l’auteur


Ralph Doumit

Ralph Doumit est auteur et illustrateur pour la jeunesse. Passionné par la bande dessinée depuis sa petite enfance, il enseigne l'Histoire de la BD à l'Académie Libanaise des Beaux-Arts.