De Beyrouth au reste du monde – Lettre à France

Tania Hadjithomas Mehanna
feat
05 Feb
Je l’aimais bien pourtant moi ce petit chapeau qui protégeait les mots. Comme un joli toit que l’on dessinait et qui donnait l’impression que rien ne pouvait arriver de mal. L’accent circonflexe tracé à l’encre bleue et avec application sur la voyelle chanceuse. Une voyelle qui sortait alors de son simple statut de voyelle. Une voyelle qui se voyait attribuer un chapeau d’empereur. Et la bouche en la prononçant s’ouvrait légèrement plus comme pour faire des vocalises. âââ, ôôô. Et nous-mêmes, parlant le français, et en mettant l’accent sur cet accent, on s’élevait du coup vers la belle langue que voilà. Seulement voilà, il y a des gens qui décident. Qui décident d’arracher des mots de cette belle langue et de les jeter aux oubliettes. De les remplacer par des mots d’ailleurs, des mots migrants «parce qu’il faut enrichir la langue». Il y a des gens qui décident d’abolir les accents circonflexes «parce que c’est plus pratique». Il y a des gens qui décident de remplacer le joli ph de nénuphar par un f « parce que c’est plus facile ».
Mais excusez-moi monsieur, madame de l’Académie, de l’Education, pourquoi au juste vous faites ça ? Pour faciliter l’apprentissage de l’orthographe à des enfants qui deviendront des adultes encore plus assistés ? Pour mettre encore plus à mal la langue française au profit des autres langues marketing ? Pour que l’intelligence des futures générations soit réduite à écrire comme on entend ? Donc vivre comme on nous dit de vivre ? Donc ne plus réfléchir ? Donc ne plus se poser les vraies questions sur les vrais problèmes qui font qu’aujourd’hui la France est bien malade ?
Un ami m’a envoyé la liste des 2400 mots qu’on a aujourd’hui le droit d’écrire autrement. J’ai lu deux trois lignes et je me suis arrêtée. La langue française est mon capital, mon outil de travail et ma richesse. Elle est mes premiers émois littéraires, elle est mes premières lettres d’amour. Elle est mes monologues et elle est mes passions. Elle est ma seconde patrie et elle est souvent ma bouée. Elle m’appartient autant qu’elle vous appartient. Vous ne m’avez pas demandé mon avis, alors je continuerai d’écrire « maître », « oignon » et « nénuphar » et je ne serai jamais ni fénicienne ni francofone. Jamais.

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