De Beyrouth au reste du monde

Tania Hadjithomas Mehanna
© Cyril Haddad © Cyril Haddad
06 Feb

Hier un homme est monté dans un bus. Hier cet homme s’est fait exploser dans ce bus. Il a été réduit en miettes et a grièvement blessé le chauffeur qui était seul à bord. Ça s’est passé dans la banlieue de Beyrouth. Pas très loin de chez moi. Enfin géographiquement pas très loin de chez moi. Parce qu’en réalité c’est très loin de chez moi. De là où moi je suis. De ce qui habite mes pensées, de ce qui fait ma vie. Je ne suis pas une barbare. Je ne tue même pas un cafard. J’ai juste envie d’aimer les autres, de lire, de créer, d’écrire des livres, de rire, de voyager, de boire, de manger et de faire l’amour, enfin toutes ces choses simples qui font ma vie. Je n’ai rien d’une héroïne, encore moins d’une martyre. Je ne suis pas une extrémiste et certainement pas une fanatique. Mon pays m’a donné toute la sensualité du monde. Mes cinq sens sont attisés en permanence jusqu’à l’extase. J’aime sentir l’odeur des arbres de mon pays, de la terre après la pluie, et du pain qui cuit. J’aime le goût du thym, celui des olives, du sumac et des pistaches grillées. J’aime regarder les couchers de soleil et cligner des yeux devant l’indécente lumière qui baigne mon pays. J’aime entendre la voix de mes parents, celle des voisins et ne jamais me sentir seule. J’aime caresser la vieille pierre de ma ville et la joue de mes enfants. Je suis née sur cette terre gorgée d’émotions qui sait comme aucune autre mélanger les bleus et les verts. Mais lui, il est né où ? Sur la même terre que moi ? Il a mangé du zaatar et du fattouch ? Il a caressé le front de sa mère ? Il est allé voir les Cèdres ? Il a lu ou entendu Gibran ? Il a visité les mosquées et les églises qui parsèment les paysages ? Il s’est baigné dans cette mer tiède comme une étreinte ? Il a écouté Feyrouz et Wadih el Safi ? L’homme qui est monté dans le bus avec la mort sur son ventre, avec la mort comme unique pensée, avec la mort dans le cœur et dans la tête, avec la mort comme présent et comme avenir, cet homme, je ne l’avais jamais vu.

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