Dérive entre deux rives

Sabyl Ghoussoub
A19842
06 Mar
Comme prononcer Tunis en arabe, siroter un ouzo un soir d’août à Milos ou déjeuner chez sa mère lorsqu’on ne veut pas l’égorger, lire Pièces Détachées de Colette Fellous repose, apaise et même réconforte.

Pourtant le livre se déroule dans la nuit qui suit l’attentat sur la plage de Sousse le 26 juin 2015 et après l’annonce de la mort d’Alain, un ami proche de la narratrice, atteint au cœur, sur un bateau. Un homme « qui a remplacé sa foi en la littérature par la mer. Il voulait la parcourir et la traverser comme on traverse les chapitres d’un roman qu’on bâtit de jour en jour, page à page, port en port, dans le plaisir d’avancer, de découvrir, d’être seul entre le ciel et l’eau ». De la mort d’Alain ressurgit celle de son père, Henry, en écho.

Face à l’horreur, elle prend la décision de quitter sa Tunisie natale et ressent le besoin de témoigner, raconter une époque, ses parents, des souvenirs d’enfance mais aussi un présent. Abandonner la Tunisie c’est quitter « les amis, les objets, les portes, les pavés, les grands eucalyptus et les oliviers sauvages, les orangers, les routes, les marchés, la musique, les fruits et la danse ».

Son père, Henry, la voulait danseuse. Elle est devenue écrivaine. L’écriture pour se réapproprier des terres où l’on se sent étranger. La littérature comme mère-patrie qui lui permet ainsi de naviguer de l’un à l’autre. « Dans la littérature j’ai trouvé ma juste place, celle qui me permet d’être plusieurs personnes en même temps, celle qui ne choisit pas une identité fixe, mon identité c’est ce que je vois, ce que je vis, ce que j’entends, depuis toujours et même ce que j’ai entendu ou su du temps où je n’étais pas là. Une identité plurielle, mouvante. La littérature est pour moi ce lieu de liberté qui ne vous demande aucune justification d’exister, elle est au-delà. Naviguer d’un pays à l’autre, parce que je me sens surtout faire partie de cet élément liquide qui est La Méditerranée. Elle est en elle-même un grand roman, inépuisable. »

De la Tunisie à la Normandie, Colette Fellous nous transporte en musique et en senteurs, en superposant librement passé et présent. « La Tunisie d’aujourd’hui m’intéresse beaucoup, c’est un petit pays, fragile, mais qui se cherche, qui résiste, qui veut être ce qu’il est, qui ne veut pas renoncer à son histoire. La société civile est très active, il y a encore beaucoup de choses à réaliser, et je sens là une belle énergie, une force, un optimisme, alors que la vie devient de plus en plus difficile. Je me sens être de ce pays autant que de France, au-delà de toute “identité”, terme que je refuse. »

Aujourd’hui installée à Paris, Colette rêve de son village en Tunisie et essaie d’y retourner le plus souvent possible, réaliser ce rêve que la narratrice a répété pendant de nombreuses années. Voici la scène : « Les vagues viennent se cogner à la baie vitrée, elles m’éclaboussent mais moi je ris parce que je suis protégée, je vis dans une maison plantée juste au bord de l’eau peut-être même dans l’eau (…) pile là ou j’ai envie de vivre, je regarde la mer et je ne fais que ça, il y a de la musique dans la pièce mais on ne l’entend pas, elle est recouverte par les vagues. »

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