Elgha’

Tania Hadjithomas Mehanna
© Caroline Tabet © Caroline Tabet
16 Dec

Hier j’étais assise en face de toi et je me sentais toute bizarre. J’avais des fourmillements dans la tête (tu sais comme avant de pleurer) et des crampes au ventre.

Mon cher Alexandre Paulikevitch

Hier j’étais assise en face de toi et je me sentais toute bizarre. J’avais des fourmillements dans la tête (tu sais comme avant de pleurer) et des crampes au ventre. Mon cœur aussi n’en menait pas large. C’est que tu ne m’as pas beaucoup épargnée Alexandre. Tu m’as coupé le souffle.

J’étais en face de toi et on était des centaines. La salle était pleine et pour une fois très silencieuse. Captivée par toi, ton corps, tes mouvements et les messages puissants que tu faisais passer en courbures, en lascivité, en tremblements, en émotions.

Tu as dénoncé l’obscurantisme dans lequel certaines sociétés sont en train de s’engloutir. Et tu l’as fait avec maestria. Sous l’énorme barbe qui se permet d’interdire tu as montré l’écrasement de la femme, la manière dont on la piétine, dont on l’annihile, dont on en fait un objet de désir, un corps à combattre, une beauté à annuler, un terrain de guerre. Elgha’…

C’est ton troisième spectacle, Alexandre. Et c’est le plus poignant. Le danger est réel et la réalité est en danger. Les mots sont atroces et le corps fragile. Les dogmes sont cruels et la condition féminine menacée. Les interdits sont légion et l’art comprimé. Mais se taire c’est se tuer. Accepter la mort et le délire. Et face aux frissons de la salle, à la terreur de ces ténèbres qui pourraient tout envahir, tu as redressé ton corps, tu l’as paré de dorures et de couleurs et tu as entamé la danse de la vie. Plus rien n’a plus existé que ton sourire, ton bonheur de te mouvoir, ta grâce retrouvée et la vie que tu as célébrée.

Lara Kanso m’a dit : « Un chemin de croix où la souffrance n’est plus humaine. Et puis ce désir infini d’exister et de danser qui nous prend aux tripes… Les os d’Alexandre se sont remis à vivre. La musique est entrée en lui comme une lumière sacrée, lui a insufflé la vie. Et le miracle s’est produit devant les yeux muets des spectateurs. Résurrection. »

Et comme transfiguré par la vie qui afflue de toutes parts, tu as agité l’énorme barbe comme une marionnette. La terreur s’est transformée en certitude : This too shall pass.

Merci Alexandre.

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