La disparition…

Tania Hadjithomas Mehanna
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27 Jan

Dix-sept mille. Dix-sept mille hommes et femmes et enfants qui un jour ne sont jamais rentrés chez eux. Dix-sept mille destins brisés. Dix-sept mille familles anéanties. Mais aussi tellement d’interrogations, de recherches, d’angoisses, d’espoirs, de déceptions. De 1975 à 1991, les Libanais ont tout subi, tout vécu, dans une guerre sanglante qui a laissé les âmes exsangues. Et parmi les 4 millions et demi de Libanais qui ont tenté de renaître, de rebâtir et de se reconnecter à une normalité nécessaire, un nombre non négligeable dont la vie a viré au drame un matin ou un soir. Les nuits seront blanches, les jours seront noirs et l’attente, un supplice que rien n’arrête. Face à la grande amnistie-amnésie que les responsables ont choisi d’adopter pour ne pas avoir à rendre des comptes, ces familles dont un proche a disparu se sont retrouvées bien seules. Personne ne voulait rien savoir. Personne ne voulait chercher leur fils, leur mari ou leur père. Personne ne voulait reconnaître tous ces disparus. Une double peine qui semblait durer jusqu’à l’éternité. Et les pathétiques tentes de fortune installées gentiment au centre-ville ne faisaient même plus tourner les têtes, comme autant de linges sales que décidément on n’a qu’à laver en famille. Et tout le monde s’est lavé les mains. Mais aujourd’hui un site est né. Un site pour laver l’ignominie de l’oubli. Act for the Disappeared vient de lancer Fushat Amal, un espace interactif pour identifier chacune des personnes qui ont disparu, mettre un visage sur les noms anonymes, raconter qui sont ces hommes et femmes et ne jamais laisser le temps faire oublier qu’ils ne sont jamais rentrés chez eux. Appuyé par des dizaines d’ONG, Fushat Amal encourage tout le monde à partager un tant soit peu ces drames individuels qui sont en réalité le drame de tout un pays.

« Ahmed n’avait pas été soufflé. Il avait été emmené debout les mains attachées derrière le dos, les yeux bandés, comme on le faisait à l’époque quand on enlevait quelqu’un. Elle l’imaginait toujours emmené debout marchant droit et non pas jeté dans un coffre de voiture ou recroquevillé comme un fœtus. Parce que c’était un homme son fils. Un homme dans un corps d’homme, une pilosité d’hommes mais une voix d’enfant. Elle l’imaginait expliquer qu’il y avait une erreur. Après, elle imaginait qu’ils le faisaient taire parce qu’elle ne l’entendait plus. »

Extrait de la nouvelle Le Jardin du prophète, tirée du recueil de Valérie Cachard Déviations et autres détours aux Editions Tamyras.

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