Les femmes ne comptent pas pour des prunes – Yasmine Chemali

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20 May

Vive les femmes ! Tamyras inaugure une nouvelle rubrique qui présentera régulièrement des femmes libanaises aux parcours et aux vécus hors du commun. Écoutons ce qu’elles ont à nous dire !


Pour inaugurer cette rubrique, Tamyras a rencontré Yasmine Chemali, responsable de la Collection Fouad Debbas au Liban. Animée d’une passion sans égale pour la conservation du patrimoine, Yasmine est devenue, en l’espace de quelques années, une figure montante de ce milieu. Alors que le Liban regorge de merveilles, de trésors oubliés et d’un héritage collectif qui s’ignore, le domaine de la conservation, cher à Yasmine Chemali, n’en est qu’à ses balbutiements. Malgré les obstacles et les défis, cette Française d’origine libanaise continue à faire preuve de pugnacité et d’engouement. Portrait.


Re-découvrir le Liban

Yasmine Chemali n’a pas grandi au Liban. Mais après des études à l’Ecole du Louvre et un début de carrière à Paris, elle décide pourtant de s’y installer. C’est lors d’un séjour en Andalousie qu’elle tombe littéralement amoureuse des arts de l’Islam. Elle décrit « un monde d’arabesques, un monde de miniatures, un monde de couleurs, un monde de poésie ». Cette spécialisation, Yasmine l’interprète aussi comme un moyen de se rapprocher de ses origines tout en soulignant le rayonnement de cet art, qui s’étend de l’Espagne jusqu’à l’Inde. Le Liban, elle l’a connu enfant et raconte : « Je le voyais comme un pays tranquille, une nature parce que ma famille est de la Beqaa. C’était la neige pour moi, c’était les vignobles, c’était le lac de Qaraoun, des paysages très calmes, très doux et assez chauds au niveau des couleurs. » En stage au Musée Guimet à Paris, elle s’ouvre à l’art oriental et découvre cette fois « un monde de poésie, un monde de rêves ». Avec Camille des Guerrots, une amoureuse de la Syrie, elle crée l’association AsILE qui lie patrimoine et création contemporaine à travers le Moyen-Orient. Au gré des missions, notamment en Jordanie, revenir au Liban devient pour Yasmine une évidence. Elle souhaite se frotter à « ce mythe familial », à sa réalité mais elle éprouve surtout le besoin de voir, de toucher les objets, de les manipuler, d’essayer de les faire parler et surtout de comprendre.


Ouvrir la boîte de Pandore

Contre toute attente, c’est à la tête d’une collection de photographies qu’elle se retrouve aujourd’hui mais souligne qu’« avant tout ce sont des objets, ce sont des manuscrits, des photos, des gravures, des plaques de verre ». La Collection Fouad Debbas c’est en effet près de 40 000 images : des cartes postales, des photographies, des gravures, des négatifs que le collectionneur a dénichés durant un quart de siècle. Le travail de conservation, dans ce cas précis, revient à recréer un climat optimal qui corresponde à la collection dans son intégralité. Autant dire que ce n’est pas une mince affaire ! Humidité et variations de températures peuvent être fatales pour ces oeuvres restées trop longtemps au placard. Ouvrir la boîte de Pandore, comme le décrit si justement Yasmine Chemali, soulève bien des questionnements et demande une préparation rigoureuse afin de répondre aux attentes du public, si la collection s’ouvre à celui-ci, et conserver toute crédibilité. En organisant des expositions, en ouvrant littéralement cette collection au public, il est parfois difficile d’anticiper les difficultés.


Oui à la médiation ! Non à la banalisation !

Le métier de conservatrice allie passion, rigueur et technicité mais peut paraître futile aux yeux d’une grande partie de la population libanaise, dont les préoccupations sont bien plus élémentaires. Alors, comment les convaincre qu’il faut sauver ce patrimoine, qu’il ne faut pas se laisser aller à des dérives marchandes ? Pour Yasmine, tout repose sur la notion de conservation préventive, une démarche qui vise à conserver au mieux les œuvres pour permettre aux générations futures de voir ce que nous, nous voyons aujourd’hui. Inviter quelques visiteurs à entrer dans la salle de réserve, voilà une solution. Comme l’explique Yasmine, cela passe par de véritables sensations, « sentir un petit peu le frais de la réserve (…) car la meilleure manière de convaincre les gens c’est tout simplement de leur montrer un exemple. » Ce que la responsable de la Collection Fouad Debbas met en avant ici c’est l’aspect tangible de la conservation, la rencontre avec le public, sortir du théorique pour s’abandonner totalement au concret, et ce malgré la prise de risque que cela implique. Ce travail de médiation permettrait donc de persuader le public que la conservation n’a pas une vocation marchande tout en évitant de banaliser les œuvres à travers la réglementation de la diffusion et de la reproduction. Ainsi, un difficile équilibre se met en place. L’appropriation des œuvres par le public est encouragée, sous forme de visites privées ou d’expositions, mais la banalisation au travers de reproductions approximatives et de diffusions sauvages est combattue. Yasmine Chemali le résume en ces termes : « Il faut s’approprier son patrimoine et le respecter. Et c’est là que très souvent on me rit au nez, il y a beaucoup de gens qui ne me comprennent pas et qui ne comprennent pas mes procédures. A ce moment là, ils ne travaillent pas avec moi. » Yasmine Chemali est bel et bien en ce sens une résistante, qui refuse toute compromission qui pourrait menacer les œuvres dont elle a la charge mais aussi tout un pan du patrimoine libanais.


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