Les langues sont une école de tolérance

Patrice Paoli featured
20 Mar

Merci Son Excellence l’ambassadeur de France au Liban Patrice Paoli d’avoir partagé avec Tamyras ce très beau texte qui abolit des frontières que d’aucuns pensent inamovibles.


Je dédie ce texte à mon père, à qui je dois tant


Chers amis,

Je suis très heureux de participer à cette table ronde sur un sujet qui me tient tout particulièrement à cœur : celui de l’apprentissage des langues et donc de la communication avec les autres. De plus, il s’agit de parler aujourd’hui d’une langue qui m’est chère, l’arabe.

Permettez-moi de vous dire en deux mots comment j’ai vécu la relation avec les langues étrangères tout au long de ma vie. Je n’aime d’ailleurs pas le terme de langue étrangère car une langue apprise, même si elle n’est pas notre langue maternelle, fait partie de nous et nous appartient d’une certaine façon.

1. J’ai été confronté dès ma plus jeune enfance à l’apprentissage d’une nouvelle langue. Petit Français arrivant aux Etats-Unis à l’âge de quatre ans, j’ai été inscrit par mes parents à l’école publique du quartier où nous habitions à Washington. J’ai ainsi été plongé en maternelle dans un univers exclusivement anglophone et l’apprentissage de l’anglais a été une nécessité. A cet âge-là, on ne se pose pas trop de questions et on absorbe tout. Après un temps d’adaptation, je suis donc devenu un petit Américain et, à la maison, je parlais anglais avec mon frère. Ceci étant, je dois vous avouer que, parfois, dans la cour de récréation de la West Brook School, je retrouvais un ami suisse qui s’appelait Jean et avec lequel nous parlions français en cachette, comme s’il s’était agi d’une langue secrète ou d’un trésor enfoui.

2. Par la suite, bien plus tard, est venu le moment du choix des langues vivantes au lycée. Comme nous avions appris l’anglais petits, mon père décida que nous apprendrions, mon frère et moi, l’allemand et le russe. C’était en Libye. Nous suivions des cours par correspondance et notre père était notre répétiteur. Tout cela nous semblait très naturel, sans doute en raison de l’enthousiasme paternel pour les langues, dont nous avons hérité. C’est à ce moment-là que l’arabe est véritablement entré dans ma vie. Son enseignement était obligatoire, même à l’école française de Tripoli, qui appartenait à la mission laïque française. C’est donc là, à l’école française, que j’ai appris les rudiments de l’arabe classique, avec à l’école une enseignante tunisienne et à la maison un répétiteur vigilant, mon père. Au-delà de l’obligation qui était faite d’apprendre cette langue, je l’ai conçue tout de suite dans le même esprit sans doute que, petit, j’avais appréhendé l’anglais : un moyen de communication.

Les premiers moments furent douloureux. J’apprenais l’arabe classique et ce n’était pas celui que l’on parlait dans la rue. Je me souviens du regard étonné d’enfants de mon âge lorsque je leur répondais dans un arabe classique châtié (mon père était très vigilant) : je devais passer pour un extraterrestre et, surtout, je ne suis pas sûr que les gamins du quartier me comprenaient toujours. Je me souviens surtout du fou rire qui s’était emparé du propriétaire d’une boutique voisine lorsque je m’étais mis en colère contre lui pour je ne sais plus quelle raison. J’avais rassemblé tout ce que je savais d’arabe et, plus je m’énervais, de toute évidence de façon maladroite, plus il riait. Suprême humiliation. Mais j’eus ma revanche ! Je fus choisi pour lire, à la fête de fin d’année, le texte de bienvenue en arabe aux parents et invités. Mon père était si fier !

3. Par la suite, j’ai poursuivi mes études d’arabe classique à l’Institut des langues et civilisations orientales. J’avais décidé de me familiariser avec les dialectes sur le terrain. C’est ce que j’ai fait, d’abord au Yémen, où nous prenions des cours de dialecte san’ani avec un ami Père Blanc aujourd’hui décédé. J’ai par la suite appris le dialecte parlé à Amman avec une vieille dame palestinienne extrêmement rigoureuse. J’adorais ses cours avec des ma’mouls et du thé. Et quel professeur ! Enfin, je me suis plongé dans l’arabe égyptien au Caire, toujours avec le même enthousiasme et le même engagement.

Il m’importait au fond moins d’être capable de lire un texte classique que de pouvoir avoir un échange avec l’autre. Mais je vous rassure, je n’ai rien contre les très beaux textes classiques !

4. Aujourd’hui, j’ai choisi de privilégier l’arabe classique pour parler, mais je ne néglige naturellement pas le dialecte. Le plus important, c’est que je considère que toutes les langues que j’ai apprises m’appartiennent d’une certaine manière. Elles font partie de mon identité, elles ont contribué à forger ma personnalité, ne serait-ce que parce qu’elles m’ont permis de connaître l’autre, au-delà de la langue, parce qu’elles m’ont fait penser différemment, en nourrissant une curiosité très grande : qui est cet autre à qui je m’adresse, comment pense-t-il ?

Aujourd’hui, j’encourage vivement l’apprentissage des langues vivantes pour des raisons qui sont évidentes : alors que les incompréhensions voire les haines, nourries par l’ignorance de l’autre, montent de toutes parts, autour de la Méditerranée, dans tout cet Orient si simple et si compliqué, il nous faut ouvrir grands nos esprits et nos oreilles et dépasser la peur de l’autre, essayer de se comprendre en se parlant. Je n’ai jamais perçu la langue comme un moyen de résistance ou un obstacle, mais toujours comme un moyen de communication, de connaissance des autres, par goût, bien sûr, mais aussi, de plus en plus, par un sentiment de nécessité.

5. Mais pourquoi donc mon père parlait-il l’arabe ? Il s’était inscrit à l’école des langues orientales à la Libération pour pouvoir être démobilisé alors qu’il était soldat dans l’armée française. Cela l’a conduit, avec l’apprentissage de la langue persane, vers le Quai d’Orsay. Il a pris le chemin du Moyen-Orient avec ma mère, en 1948, vers Bagdad, son premier poste. Il y a eu ensuite bien des tribulations. Mon père appartenait à ce qu’on appelle au Quai d’Orsay le corps d’Orient, un corps de spécialistes. Il y avait trois sections au concours : la section Orient avec l’arabe et le persan, la section URSS avec le russe et la section Asie avec plusieurs langues, le chinois, le japonais, etc.

J’admirais mon père et rêvais de suivre sa trace. Lorsque j’étais à l’école primaire, au Maroc, la maîtresse nous demanda d’écrire en quelques lignes le métier que nous voulions exercer plus tard. J’avais alors très naturellement écrit que je voulais devenir diplomate. J’avais spécifié que j’apprendrais moi aussi l’arabe et le persan pour passer le concours d’Orient, celui-là même que mon père avait choisi pour entrer au ministère des affaires étrangères. J’avais ainsi choisi ma voie dès l’âge de neuf ans. Mon père avait inoculé en moi le virus des langues, la soif de comprendre, le goût du voyage.

6. Un dernier mot pour évoquer l’arabe dans ma vie libanaise. Certains pourraient penser que le diplomate français se rendant au Liban se contenterait du français. Le Liban n’est-il pas un des hauts lieux de la francophonie, avec notamment plusieurs dizaines de milliers d’élèves dans les écoles suivant les programmes d’enseignement français ?

Eh ! bien non, je ne me contente pas du français. Comment mieux défendre sa langue qu’en défendant les autres langues, le droit pour chacun à son identité culturelle, à la diversité, à l’expression dans sa langue maternelle ? La francophonie est une terre ouverte, pas un château fort. Les langues sont une école de tolérance.

Les Libanais ont un énorme atout, le plurilinguisme, avec l’arabe, certes, mais aussi le français et l’anglais. Nous prenons pleinement en compte cette réalité. Pourquoi priver les jeunes Libanais d’atouts en les obligeant à un choix qui n’est pas nécessaire ? Bien sûr, je fais tout pour promouvoir le français et faire en sorte qu’il soit enseigné le mieux possible, de la façon la plus utile pour tous les Libanais qui se tournent vers nous et notre langue. Et il est vrai aussi que le français est la langue de bien des Libanais, et ce n’est pas seulement une langue, c’est aussi une autre façon de penser. Mais je pratique ici, très régulièrement, quasi quotidiennement, l’arabe, pas seulement dans mes rapports avec la presse (même si, hier, je donnais une interview en anglais au Daily Star), mais aussi avec bien des interlocuteurs qui sont, je crois, heureux de constater que nous nous intéressons à leur culture, à ce qu’ils sont. C’est la meilleure façon de partager, un acte de foi et de reconnaissance de l’autre.

Je vous remercie pour votre attention et votre patience.

Patrice Paoli

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