Lettre à l’Académie française

Tania Hadjithomas Mehanna
©Académie française ©Académie française
24 Oct

Chère Académie. J’ai toujours eu envie de t’écrire un mot. Pour justement te parler des mots. Ceux qui sortent du dictionnaire. Ceux dont on ne connaît plus le sort. Ceux qu’on ne peut plus employer. Mais où vont-ils donc les mots quand ils s’en vont ?

Chère Académie, c’est peut-être parce que j’habite une zone de sables mouvants que je supporte très mal de perdre quelque chose. Et c’est peut-être aussi parce que j’habite dans une zone où l’usage du français se noie dans les extrémismes de tous bords que je supporte très mal de voir disparaître un mot. Brocarder, jouvencelle, clampin… je ne les emploie peut-être pas mais ils sont tellement jolis.

Et puis entre nous, ces mots qui évoquent une autre époque, d’autres dialogues, d’autres écritures, ils sont remplacés par quoi aujourd’hui ? J’en tremble d’effroi. Comment peut-on reléguer aux oubliettes un mot comme jouvencelle et faire rentrer dans le dictionnaire un mot comme bimbo ? Je sais que souvent on doit faire des choix difficiles dans la vie, mais as-tu pensé chère Académie, à créer un dictionnaire des nouveaux mots ? On aurait ainsi le choix de les utiliser ou pas. Et puis, fais l’exercice : prononce « jouvencelle », tu vas le faire avec délectation. Ta bouche va vibrer de bonheur et les syllabes vont résonner comme des cascades, un carrousel, une boîte à musique. Alors que bimbo… ? Cela évoque un claquement de portière, un aboiement bourru, une insulte à l’oreille.

Alors fais quelque chose, chère Académie. Les faiseurs de dictionnaires auront beau se défendre, chaque année on assiste à un massacre. Et puis franchement, était-ce nécessaire de remplacer « disputer un match » par « matcher » ? On a plus l’impression de parler anglais, québécois ou encore langage sms que cette merveilleuse langue française qui est si riche, si précieuse et si belle. Elle me manque assez dans la partie du monde où je suis née pour qu’en plus on me la réduise chaque année.

Je t’adresse donc cette lettre, chère Académie, comme un appel au secours. Et si tu as remarqué, j’ai écrit appel au secours et pas SOS, et lettre et pas courriel.

Et je ne suis pas la seule à penser comme ça:

Abonnez-vous à notre rubrique 'Nos Émotions'


a propos de l’auteur


Tania Hadjithomas Mehanna

Tania Hadjithomas Mehanna est actuellement la directrice de Tamyras qu’elle a co-fondée en 2003. Journaliste et auteur avant d’être éditeur, elle a publié 7 livres à ce jour, trois livres bilingues pour enfants : Un phare sur la Méditerranée, Vert Méditerranée et Tous les enfants ont des droits ainsi que de trois beaux- livres : Beyrouth by day, Lebanon & on et Le Phoenicia, un hôtel dans l’histoire. Sans oublier un petit livre sur les objets du musée national et leurs relations avec les villes, Invitation au voyage.