Pinnochio et Pinnochia

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31 May
Difficile d’imaginer qu’en ce mardi 9 mai 2017, tandis que je lis le journal face à la méditerranée, onze migrants sont morts et deux cent trente autres sont portés disparus au large de la Lybie, dans cette même mer.

« La méditerranée est une bouche gercée dont la lèvre supérieure s’exprime en latin, et la lèvre inférieure en arabe (…) Mais le sujet n’est pas la mer. Ce sont les hommes sur les rochers qu’il faut entendre. » D’Alger à Barcelone en passant par Beyrouth, Ramallah, Haïfa, Palerme, Casablanca, Istanbul, Hébron, Tétouan, Jaffa, Athènes, Toulon, Le Caire, Oran, Manosque ou même Gaza, Port-Saïd, Hammamet, Tunis, le Pirée, Alexandrie et Jérusalem, l’écrivain François Beaune a parcouru le bassin méditerranéen entre 2011 et 2014 à la recherche d’histoires vraies.

Celles des chats Pinocchio et Pinocchia, de la mère de Nora envoyée au puits chercher de l’eau, d’un soldat israélien au Liban, d’un amour impossible dans le tunnel reliant Gaza à l’Égypte, de Mazer El Masri le gamin toujours intelligent ou Souleyman qui a passé presque dix ans dans les prisons israéliennes depuis l’âge de quatorze ans.
Dans La Lune dans le puits, les histoires se racontent au présent « car nous sommes un seul et même individu qui raconte la vie. »

« Ceux qui parlent dans ce livre sont moi. J’ai digéré toutes les histoires, je les écoute, les réécoute (…) et je retrouve dans le reflet du point d’eau mes histoires miennes (…) qui me composent. » Tout en parlant des autres, François se remémore des moments de vie comme lors de son enfance : « Je croise mon père parfois, quand je fais une bêtise. Il me dit : ‘’François, quiconque demande reçoit et qui cherche trouve’’, avant de me mettre une paire de gifles. (…) Depuis la première baffe, sans qu’il y en ait eu trente-six, j’essaie de faire ma vie sur ce principe. »

Ce principe l’a vu créer en 2015 l’association Histoires vraies de Méditerranée dont cet ouvrage est en quelque sorte le livre-genèse. Autour de lui, un collectif d’auteurs, artistes et chercheurs qui rassemblent des récits au plus près des gens parfois dans des livres et souvent sur le site www.histoiresvraies.org. Bibliothèque participative en ligne, chacun de nous peut aussi s’y rêver conteur.

Je terminerai par cette confession drôle et terriblement d’actualité, racontée en juillet 2011 à François par Pascal, venu étudier un an à Marseille :
« Pour moi, le truc plutôt bien ici, quand je vois une bande d’arabes dans la rue, je n’ai plus peur, enfin je suis moins stressé qu’avant.
À Marseille, il y en a trop. Si tu commences à stresser à chaque fois que tu vois un arabe, c’est plus une vie, il y a que ça alors il faut apprendre à se détendre.
Il y en a tellement, on marche à côté sans problème, on fait comme si c’était normal. Comme si on était en visite au Maroc.
À Grenoble on avait tous peur de se faire agresser parce qu’ils ressortaient trop, il n’y en avait pas assez.
Si vous voulez que les gens soient moins racistes, vous rajoutez des arabes partout, juste assez. »



Paru aux Éditions Verticales en octobre 2013, La Lune dans le puits a été réédité en format folio aux Éditions Gallimard en 2017.

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