Tamyras aime « Monument à la poussière » : une expo pour se souvenir.

Paul Jouanny
Feat
07 Dec

C’est une exposition hors norme qui occupe en ce moment la galerie de l’Institut français de Beyrouth (IFB). Son créateur, Alfred Tarazi, a réussi l’exploit de s’approprier ce vaste local, qui d’ordinaire accueille des collections – photographies ou œuvres d’art – dans un style plutôt sobre, épuré.

« Nous lui avions laissé carte blanche, il est arrivé avec trois camions ! », s’amuse François, membre du service culturel de l’IFB. Trois camions chargés de pièces de menuiseries anciennes (héritage d’une famille célèbre pour son expertise dans le travail du bois), d’une montagne de cartons remplis de vieux magazines, d’un mobilier éclectique chargé de trésors familiaux… Trois camions remplis d’histoire, en somme. « Ce sont les résidus des vies et des métiers qui ont occupé ma famille et ils se trouvent disséminés à travers des entrepôts, des armoires et des étagères, accumulant la poussière jusqu’à ce que la question de leur survie soit soulevée. » C’est en ces mots qu’Alfred Tarazi introduit son œuvre et tente de la justifier. Par cette exposition il cherche à évacuer « ce poids encombrant et pesant » dont il est malgré lui « le porteur », ces « restes en ruine de la vie de [ses] parents ». Non pas à s’en débarrasser cependant, me précise-t-il, mais à les « gérer », c’est-à-dire les « utiliser », les « interpréter ». Par des procédés simples et une profusion d’objets familiers, il a su conférer à ce lieu une véritable intimité faite de recoins, de désordre apparent et de lumières diffuses, tamisées. Chaque élément ou presque s’accompagnant d’une copieuse anecdote (en anglais), l’exposition « Monument à la poussière » est une invitation à la flânerie, qui mérite de revenir s’y plonger et fureter, au gré de ses envies et disponibilités.

Alfred Tarazi est un artiste libanais. Diplômé de l’AUB en design graphique en 2004, il s’est fait un nom et a désormais l’habitude d’exposer ses œuvres, néanmoins celle-ci revêt un caractère particulier. Par la forme d’abord ; lui qui d’ordinaire « produit » s’est contenté cette fois d’assembler des objets préexistants. Par l’implication, surtout, car ce sont des éléments personnels qu’il met ainsi en scène, hérités sans vraiment le vouloir de ses parents, « récupérés en catastrophe » mais auxquels il s’est attaché. Au fil de ces objets exposés pêle-mêle sans ostentation particulière, Alfred Tarazi nous dévoile par bribes, sans fausse pudeur ni langue de bois, l’histoire de sa famille ainsi que son propre regard sur les événements qui l’ont vu grandir ici, au Liban. Entre autres sujets plus légers, la guerre civile occupe une place prépondérante dans cette exposition comme dans l’ensemble de ses œuvres d’ailleurs, et pour cause : l’artiste est un enfant de la guerre, né à Beyrouth en 1980. À travers ses yeux d’enfant, il nous raconte par exemple les bombardements de l’année 1985 au son de We are the world avec toute l’ironie qu’implique ce plaidoyer réunissant à l’initiative de Michael Jackson un chœur de stars américaines appelant à plus de solidarité pour un monde meilleur, uni et pacifique, dont le conflit libanais incarne alors l’antithèse. L’auteur nous offre ainsi une vision très personnelle de cette guerre, dont on peine encore aujourd’hui à recueillir des témoignages. « Être né à Beyrouth durant la guerre civile implique une lecture spécifique : celle de la survie. Au milieu de la guerre, de la désolation et des massacres, des gens se sont mariés, se sont aimés, et des enfants sont nés. Au milieu de cet exubérant spectacle de mort une autre performance se jouait autour de l’espoir : celle de la vie. » Mais son regard critique ne s’arrête pas au début des années 1990. Loin de s’en tenir aux faits, l’héritier des Tarazi nous livre sa propre lecture de « l’après-guerre », période qui l’a vu grandir et se forger son identité propre. Ainsi, en partant de l’histoire de sa famille c’est finalement une véritable chronique du Liban que l’artiste nous dévoile.

Après le 8 décembre, tous ces objets retrouveront leurs cartons et leur place à l’entrepôt. Rompu comme tout artiste à l’éphémère, Alfred Tarazi ne se soucie guère de l’après. Il avance pas à pas, et cet exercice n’est pour lui qu’une première étape, un premier jet, qui ne présente aucun intérêt à ses yeux sinon celui de lui permettre de se réapproprier sa propre histoire, et à travers elle l’histoire de son pays. La guerre ne peut selon lui être circonscrite à la période qui va de 1975 à 1990 : elle s’inscrit dans une temporalité bien plus large, « a des racines profondes qui remontent à la première guerre mondiale et sans doute même avant, et des ramifications dans le futur ». D’où l’intérêt de remonter les branches de son arbre généalogique, de fouiller dans ces « archives » familiales qu’il nous expose aujourd’hui. Ce qui l’intéresse à travers cette œuvre c’est de voir comment les récits de vies individuelles s’inscrivent dans le roman national, mais également « ce que l’on perd de nos petites histoires dans le cadre de la grande. » Ce qu’Alfred Tarazi nous dévoile là n’est rien d’autre que son propre processus de recherche, en somme. Dans ses écrits il va jusqu’à parler de « thérapie », de « cathartic outburst ». Et d’assumer le fait que cet exercice est « avant tout pour [lui] » : « En tant qu’artiste je travaille pour le miracle. Mon travail est axé sur la création d’un moment, d’une émotion, de quelque chose qui en premier lieu me fait réfléchir, m’émeut, et éventuellement touche les autres. »

Après l’entretien nous partons prendre un café, et je finis par lui faire part de mon embarras : j’espérais – bien égoïstement du reste – l’entendre dire qu’il s’agissait-là de transmettre un message, ce afin de justifier la publication de cet article dans le cadre de la rubrique Positive Lebanon. L’artiste s’insurge : « Mais bien sûr qu’il s’agit d’une initiative positive ! Et je suis Libanais ! » « Il faut bien comprendre que la notion de conscience collective est utopique », poursuit-il. Faute d’un enseignement partagé, il incombe donc à chacun de faire son propre travail de mémoire, individuellement, en partant de sa propre histoire. À travers cette exposition, Alfred Tarazi nous invite rien moins qu’à nous réapproprier notre Histoire commune, en comblant le vide de son enseignement par nos propres histoires. Libanais, à vos greniers !

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