« The naked truth », une exposition au sein de la censure

Florence Massena
© Ammar Abd Rabbo © Ammar Abd Rabbo
21 Oct

L’exposition de photographies avec médias mixtes « The naked truth », jusqu’au 7 novembre à la Galerie Ayyam, aborde avec une sorte de pudeur mêlée de brutalité la question de la censure dans le monde arabe, en lien avec la nudité et l’affirmation de la sexualité. L’artiste, Ammar Abd Rabbo, a pris ces photos dans un cadre journalistique, son métier pendant 20 ans, mais aussi avec des modèles lors de sessions prévues.

Avec des photographies de nus mêlées à du texte et de la peinture, empreintes de calligraphie arabe, Ammar Abd Rabbo aborde avec provocation la question de la censure confrontée à la nudité dans le monde arabe. « L’idée de l’exposition est venue d’une publicité du Louvre, dans le journal Le Monde, que j’ai vu aux Émirats, explique le photographe. La publicité présentait une œuvre datant de la Renaissance, avec trois femmes nues appelées “Les Trois Grâces”, et avait été largement “barrée” de noir, pour cacher les seins et les fesses des femmes y figurant. J’avais été frappé, l’image étant tellement ancienne, elle ne présentait pas un “objet de désir” comme une image pornographique ou un nu très sexy, la “censure” ne se justifiait pas. De là, je me suis dit qu’un jour j’exposerai mes propres nus de cette façon. » En effet, les zones sexuelles de ces modèles sont barrées de noir ou de calligraphie, rendant l’image à la fois étrangement provocante et ironique. Recouvrir ces photographies n’était pas vraiment un choix pour lui qui réalise des nus depuis plus de 20 ans et utilise ce médium comme mode d’expression principal. D’ailleurs s’arrêter à l’idée de la censure serait un tort : « Les postures et les attitudes des modèles ont aussi un sens et célèbrent la vie : celle-ci décide de lire le journal dans le plus simple appareil, celui-là s’amuse avec une télécommande, celle-ci s’amuse à me prendre en photo, etc. »

Devant ces œuvres, le public ne peut que s’interroger : En est-on vraiment là ? Ce à quoi Ammar Abd Rabbo répond avec fermeté : « La situation a évolué non seulement par rapport à la nudité, mais aussi au niveau des rapports entre hommes et femmes. Dans le cinéma, notamment égyptien, on s’embrassait, on s’enlaçait, c’est aujourd’hui impensable ou du moins rarissime. L’absurdité d’une telle censure est énorme : dans certains films ou séries de télévision, un fils qui rentre de voyage ou de guerre salue sa femme avec un signe de la tête, ou se contente de serrer la main de sa mère. Les embrassades, même “légitimes”, les câlins, ont disparu… Alors… la nudité et le rapport au corps, je n’en parle même pas ! » Ainsi, il inspire un questionnement sur l’éducation que l’on souhaite donner à ses enfants. En quoi « la vue d’un sein ou d’un mamelon serait-elle subversive pour la société, nuisible pour nos enfants, quand ces mêmes enfants passent des heures devant une télévision très violente, ou à jouer à des jeux vidéos de guerre ? » Impossible de rester indifférent devant de telles images. Amusement, rires, sont autant de réactions du public, qui ne peut que penser au ridicule de la censure.

Après 20 ans de carrière dans la presse, le photographe exprime également une déception face à l’évolution de ce milieu. « Au risque de faire vieux jeu, le “journalisme actuel”, avec la “course aux clics” et aux “likes”, me laisse un peu sceptique, affirme-t-il. Je vois souvent des approximations, voire tout simplement de fausses infos, vraies rumeurs, ou même des blagues et infos satiriques, relayées sur des sites “sérieux”, présentées comme des informations, et “lâchées” sur des forums populaires… Avec la crise économique en Europe et la montée des extrêmes, ce comportement est irresponsable ! Quand je pense que j’ai fait ce métier pour “éclairer”, “défricher”, “ouvrir des voies”… Et aujourd’hui, il est parfois le vecteur des pires obscurantismes, par chasse au (faux) scoop ou par appât du gain. C’est assez déprimant ! » Cependant, il ne compte pas arrêter sa passion, et continue à guetter l’actualité, tout en continuant à travailler dans le monde de l’art. « Il y a toujours le plaisir de faire des photos, c’est ce qui compte », lance-t-il avec humour.

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“The naked truth”, d’Ammar Abd Rabbo

Jusqu’au 7 novembre à la Galerie Ayyam

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