Une société « freegan » pour plus d’humanité

Paul Jouanny
feat
08 Apr

Récemment rentrée d’un long périple à vélo qui l’a amenée jusqu’en Inde, Sally Abou Melhem en a rapporté une philosophie de vie à contre-pied de la société mercantile, qu’elle s’efforce aujourd’hui de faire partager. Portrait d’une Libanaise atypique.

Contrairement à Lauren, « bikeuse » britannique avec qui elle animait en janvier dernier à AltCity une discussion organisée par le Cycling Circle autour du thème des voyages à vélo, l’expérience que Sally était venue partager ne constituait aucunement un défi d’ordre sportif. Son voyage a été une manière parmi d’autres de partir à la recherche d’elle-même et de s’accomplir, « comme peut le faire le yoga [qu’elle pratique désormais régulièrement], l’art, le sport ou même le travail, pour peu qu’on s’y épanouisse » – c’est là l’un des principaux enseignements qu’elle en a tiré. Acheté d’occasion, son vélo constituait quant à lui le moyen de transport gratuit par excellence. Car pour Sally, qui a ainsi rallié l’Inde depuis Beyrouth en ayant également recours au stop, les moyens n’importent guère. « Je voulais changer de vie car je n’étais pas heureuse, c’est pourquoi j’ai commencé à voyager », explique-t-elle simplement. Mais comme les formes « traditionnelles » de voyage ne suffisaient pas, sinon à lui faire prendre conscience de ce qu’elle ne voulait pas, la jeune femme décide de « tout jeter » pour un nouveau départ. « Quand on voyage seul, chaque jour apporte son lot de rencontres et offre ainsi la possibilité d’être une nouvelle personne. » Une opportunité dont Sally ne se prive pas ; à tel point que lorsqu’elle revient finalement fin 2015, c’est pour redécouvrir Beyrouth d’un œil neuf, totalement affranchie des habitudes qu’elle y avait. Elle se lance alors avec entrain dans de nouveaux projets, notamment la création d’une ONG, mais se heurte bientôt à des difficultés financières. Qu’à cela ne tienne, la voilà engagée dans ce combat qu’elle continue de mener aujourd’hui sur plusieurs fronts, contre le règne de l’argent justement. « Pourquoi aurait-on besoin de travailler pour gagner suffisamment d’argent pour vivre ? Vivre, c’est un droit », explique-t-elle avec conviction. La question qu’elle déteste : que feriez-vous avec un million d’euros ? « Pourquoi donner à l’argent autant de pouvoir ? N’attendez pas de gagner au loto pour réaliser vos rêves ! » rétorque la jeune femme de vingt-huit ans, qui soutient que la plupart de nos désirs ne dépendent pas du portefeuille – ou du moins qu’ils ne le devraient pas.


« one man’s trash is another man’s treasure »

Sally n’est certes pas la première à rêver d’un tel monde, basé non pas sur l’échange (qui n’est finalement selon elle qu’une variante de la société mercantile actuelle) mais sur le don, libre et inconditionné ; là où elle fait la différence, c’est en joignant l’action à la parole. On lui doit notamment, entre autres initiatives ponctuelles (cf. photo), la création de deux pages Facebook : « Free Your Stuff Beirut / Lebanon » et « Free Events In Beirut / Lebanon ». S’inspirant de l’adage qui fait des déchets de l’un les trésors de l’autre (« one man’s trash is another man’s treasure »), la première est une plate-forme où chacun est libre de passer des annonces, que ce soit pour offrir un objet dont on n’a plus l’utilité ou au contraire demander quelque chose dont on aurait besoin. La seconde constitue une sorte d’agenda participatif répertoriant les événements gratuits qui auront lieu prochainement au Liban. Si Sally précise humblement qu’elle n’a rien inventé et ne fait là que reprendre des idées à la mode dans d’autres pays, en Europe notamment, les initiatives de ce genre ne se bousculent pas encore à Beyrouth. « J’essaye de promouvoir une sorte de société ‘‘freegan’’, où l’on oublierait un peu l’argent et le matérialisme pour simplement être humain », insiste Sally. Les deux initiatives comptent aujourd’hui près de 1 500 membres chacune.

Si elle cherche encore la prochaine étape de ce développement, la jeune femme espère avant tout « inspirer ». Ancienne journaliste, elle envisage également de transmettre ses idées par le biais de l’écriture. Son blog qui rend compte de son long périple à bicyclette, témoigne déjà du fait que cette philosophie qu’elle prône aujourd’hui n’est pas quelque chose d’inné ou de spontané, mais bien plutôt le fruit d’un cheminement, d’une réflexion sur elle-même. Lorsqu’elle a commencé à voyager, plusieurs années auparavant, Sally n’avait aucune idée de ce qu’elle cherchait, sinon à fuir le Liban pour des cieux plus cléments comme bon nombre de ses compatriotes. Ses errances l’avaient alors menée à plusieurs reprises aux États-Unis, au Danemark ou encore à Istanbul, sans pour autant y trouver ce sentiment de plénitude qui constitue encore son objectif ultime. Si elle se nourrit aujourd’hui des convictions acquises sur la route, en aucun cas Sally ne donne l’impression de prétendre détenir une quelconque vérité. La jeune femme – dont environ une phrase sur trois commence par « je ne sais pas… » – s’efforce simplement d’avancer dans la vie de manière empirique, et ce qu’elle fera ensuite « n’a guère d’importance » pour autant que cela s’inscrive dans cette philosophie, érigée en mode de vie. Une démarche rafraîchissante, à laquelle le désarmant sourire de son ambassadrice confère un accent quasi irrésistible…

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