Extrait du roman « Celle que tu es devenue »

Nayla Aoun Chkaiban
celle que Featured
20 Jan
1910

Beit Kassine était un grand village du Mont-Liban dans la région du Chouf, surplombant la mer et enchassé entre la montagne et la plaine de muriers. Ses maisons en vieilles pierres, ornées d’arcades, étaient parsemées sur le flanc des collines. Certaines arboraient fièrement des toits en tuiles rouges tandis que d’autres, plus modestes, en boue séchée, disposaient chacune d’un lourd rouleau horizontal en pierre, servant à aplanir les toits et à en colmater les brèches après les pluies d’hiver.
Partout les dattiers offraient leurs têtes décoiffées à la brise marine et, l’été, les bougainvilliers gorgés de soleil éclataient dans une profusion frénétique de couleurs. Une route carrossable traversait la localité et la reliait aux villes côtières en longeant le littoral. De là grimpait la rue principale qui se ramifiait en petites ruelles poussiéreuses bordées de jardins.
Le village se divisait en deux quartiers distincts : celui du haut et celui du bas. En les traversant on ne pouvait cependant éviter les deux places qui en constituaient les centres névralgiques. La première, un peu aust.re, celle de la cour de justice, était ombragée d’un grand chêne plusieurs fois centenaire dont on ignorait les origines. .Etait-ce là le dernier représentant d’une forêt qui recouvrait la région avant que les premiers maronites n’en aient commencé le défrichage pour y construire leurs premières habitations ? Ou un arbre sacré des périodes archaïques à l’ombre duquel se seraient tenus les premiers tribunaux ? Toujours est-il qu’il occupait dans le cœur des villageois une place privilégiée, la plupart ayant fait leurs classes à son ombre.
C’était là en effet qu’au cours des siècles, les instituteurs, munis d’une baguette, avaient réuni leurs élèves afin de leur inculquer les rudiments de lecture, d’écriture et de calcul.
Puis, plus récemment, des missionnaires français avaient ouvert une école pour les garçons, et les religieuses des Saints-Cœurs avaient fait construire un petit bâtiment destiné à l’éducation des filles. Un peu plus haut, la seconde place était celle de l’église Notre-Dame et de sa fontaine où venaient s’approvisionner les femmes portant des jarres en terre cuite sur leurs têtes ceintes de foulards colorés.
Aux beaux jours, sous les arcades face au point d’eau, s’installaient les jeunes villageois à la recherche d’un peu de fraîcheur et surtout ceux qui voulaient admirer les jeunes filles qui passaient et qu’ils osaient rarement aborder.
Un peu plus à l’écart se trouvait le café où se réunissaient les hommes. Là, ils se détendaient autour de tables en bois bleu, fumant le narguilé, disputant une partie de cartes ou de trictrac, évitant ainsi de rejoindre leurs domiciles de trop bonne heure.

De leurs terrasses généralement orientées vers la mer, les habitants du haut quartier avaient vue sur la plaine de muriers destinés à l’élevage du ver à soie qui constituait la principale activité des grands propriétaires terriens. Ils y avaient fait construire des magnaneries pour dévider les cocons et les transformer en fils qui par la suite étaient acheminés vers la ville de Lyon, en France. C’était l’époque de l’occupation ottomane qui s’étendait sur la région depuis plus de quatre cents ans. Le Mont-Liban y bénéficiait cependant d’un statut particulier depuis les massacres de 1860 entre chrétiens et druzes, ces derniers étant soutenus par l’armée ottomane. Le Conseil européen avait imposé à la Sublime-Porte un nouveau statut pour cette région après que la France fut intervenue militairement afin d’arrêter les tueries.
Ainsi commença l’ère de la moutassarifya* qui s’avéra être une période de calme et de prospérité uniques au sein de l’Empire. Le gouverneur ottoman, le moutassarif**, devait être chrétien et la région bénéficiait d’une relative indépendance. Ce statut perdurera jusqu’à la Première Guerre mondiale, période où les Turcs profiteront du conflit qui occupera les pays de l’Entente pour violer l’accord et le faire chèrement payer aux habitants de la Montagne. Mais nous n’en étions pas encore là.

Négib ton père, Marie, était le cheikh de ce village. Il avait hérité cette charge de son père qui avait lui-même succédé au sien. Il exerçait, avec l’accord du gouverneur, à la fois la charge de juge et celle d’arbitre.

En cette année, la vie se déroulait tranquille au rythme des saisons et cheikh Négib maintenait un ordre que nul ne songeait à transgresser. Il vivait avec son épouse Martha et leurs quatre enfants dans une maison aux murs épais située au centre du haut quartier. On y accédait par un escalier en demi-cercle qui finissait au pied d’une porte en bois solide, ornée d’un heurtoir en bronze noirci.
Comme toute demeure libanaise, le salon en était la pièce centrale et était entouré des chambres à coucher et du séjour. La cuisine était en retrait, et les toilettes se trouvaient à l’arrière, au fond du jardin. Celui-ci était planté d’agrumes, de figuiers, dattiers ou néfliers, ainsi que de fleurs. Les bougainvilliers, les rosiers de Damas au parfum sucré ou les traditionnels jasmins qui, l’été, emplissaient l’air de leurs effluves, rendaient la chaleur du mois d’août respirable et sa moiteur supportable.

Cependant, ce qui différenciait la demeure de Négib des autres étaient les cachots qui en constituaient le sous-sol et où étaient maintenus ceux qui avaient enfreint la loi. Ils étaient construits sous les arceaux solides constituant les bases de soutènement de la maison et divisés en cellules avec pour seul ameublement des nattes à même le sol, un seau et une table basse sur laquelle était posée une bougie.
Nul ne contestait l’autorité de Négib. Pourtant, chez lui où il régnait en maître absolu, sa fille aînée, Hanna, essayait de lui imposer sa volonté. Elle était amoureuse de Tanos, instituteur falot à l’école française et osait penser que son père l’accepterait comme gendre.

Cet après-midi-là, après une violente dispute, Négib sortit de chez lui pour se rendre au café où l’attendait sa partie de cartes hebdomadaire. C’était un homme dans la force de l’âge, grand, mince et qui ne manquait pas de séduction malgré la froideur de ses yeux bleus. Il tenait sa canne à la main et avait son tarbouche rouge fièrement posé sur la tête. Au moment où il quittait son domicile, il était encore tremblant de rage. Il avait bien expliqué à cette impudente qu’elle n’avait que deux choix : renoncer à son projet ou se retrouver au fond du cachot. Elle l’avait regardé droit dans les yeux et lui avait répondu insolemment qu’il y en avait bien un troisième, le couvent.
L’effrontée ! Elle pensait pouvoir lui imposer ses choix ? Il n’avait pas fait deux beautés pour les offrir à Dieu. Ses filles, il les marierait selon son bon vouloir, à qui il voudrait et quand il le déciderait. Il descendit les marches du perron en résistant à l’envie de revenir sur ses pas pour lui infliger une nouvelle correction.

En entendant les pas de son époux s’éloigner, Martha sortit de sa torpeur et se dirigea vers la chambre du fond qui était celle de ses filles. Elle entra et les trouva assises silencieuses. Son aînée, les cheveux en bataille, se tenait bien droite sur son lit. Elle avait le visage zébré des marques rouges de la gifle assénée par son père mais tout en elle résistait. Son regard refusait de flancher ou de se soumettre.
C’était sa fille et pourtant elle était tellement différente. C’était tout le portrait de Négib et deux caractères pareils ne pouvaient que s’affronter jusqu’au drame. Martha avait peur. Son enfant ne pouvait sortir gagnante de cette guerre, ce n’était qu’une fille après tout. Et quels droits avaient les filles ? Que pouvaient-elles exiger ? Quel pouvoir possédaient-elles ? Aucun. Elles devaient se soumettre et obtempérer, mais sa petite ne comprenait pas ce langage.
Elle s’approcha du lit, prit la tête d’Hanna entre ses mains et tenta de la serrer contre son cœur mais se fit durement repousser. Sa fille ne supportait pas la faiblesse d’une mère qui ne lui était d’aucun secours. Elle n’était plus la petite fille qui venait se réfugier dans son giron, cherchant comme un petit animal la chaleur du corps maternel. C’était une femme à présent, elle avait besoin d’actes et Martha était trop passive, trop soumise. La seule personne à sa mesure était sa sœur Marie, mais Marie était trop jeune. Quant à ses deux frères, Fouad, atteint de polio, était prisonnier de sa chaise roulante, tandis que Maroun vivait dans la compagnie exclusive de ses livres, fuyant le monde et passant le plus clair de son temps dans sa chambre. Le cheikh, espérant faire d’eux des hommes forts, n’avait réussi qu’`a les castrer avec sa sévérité excessive.
Il était comme le cèdre qui étend ses branches et ne tolère aucune autre plante dans ses parages. Ses aiguilles étaient là pour tuer toute espérance de vie.
Hanna se sentait au bord du désespoir. Il lui était interdit de sortir. Et pas un coin à elle dans cette maison ! Elle avait besoin d’un moment de solitude pour rassembler ses esprits et concevoir un plan de bataille. Pauvre Hanna, pauvre petite chose qui croyait à ses chimères.

Mais dans ton cœur, Marie, y avait-il de la compassion pour cette sœur qui défiait tout pour son amour ? Toi, tu savais peut-être déjà que « l’œil ne pouvait défier l’aiguille », comme on dit chez nous. Depuis cette époque, tu as appris à admirer la force et tu fus toujours, sans faille, du côté du gagnant, et qu’est-ce qu’une fille sinon une perdante-née ?

*Subdivision de l’Empire ottoman. Genre de préfecture.
**Gouverneur de la subdivision.

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