Extrait du roman « C’est ici ou la mer »

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16 Jun
Préface

C’est l’histoire de mon père qui, à travers ces pages nous raconte sa lointaine jeunesse à Beyrouth, ville dont j’ignorais presque tout. J’en connaissais sans doute des traces, des dates, des noms, ceux qui m’avaient frappée de leur résonnance d’airain : Bhamdoun, Beiteddine, Zahlé. Ce sont des noms qui s’entrechoquent comme des notes de musique, dont les vibrations m’appellent au Levant. La vie de mon père, cette vie étrangère, sa vie, non pas oubliée, mais par lui refoulée, qui reste là enfouie dans sa mémoire, comme dans ce tiroir qu’on n’ouvre plus.

Je déambule à l’ombre des cèdres réveillés de mon imagination, dans l’ombre de mon père, comme un chat craintif, vers de nouvelles sensations aux parfums d’Orient, et puis je comprends, l’inconnu c’est lui, cet homme au regard de myope, qui descend, hagard, la passerelle de l’avion, empreint du rêve de la France, j’entends le son de sa voix basse me dire : « Je ne me ferais jamais ici, le ciel est si bas. » Le voile se déchire, son cœur s’ouvre. Ma place est celle d’une petite fille qui attend son père, homme parmi les hommes, qui est assis à une terrasse d’un café.

De loin, je l’imagine descendant les portes de l’Anti-Liban, où des villages noyés de soleil sont accrochés ou perchés haut dans les montagnes. Je vois des communautés rieuses, jeunes maronites accoudés aux fontaines de pierre. Je veux à mon tour me retrouver sur la route qui mène à Aley, reprendre dans la vieille voiture familiale la place abandonnée par le jeune étudiant qui, lui, rêvait de Paris, sans prémonition des futures guerres fratricides.

Je veux ici, revivre à sa place le retour au pays natal qu’il n’a pas pu ou pas voulu faire.

À mon père, à ma mère qui a tant donné de son âme, et compris l’homme qu’il était.
Myriam


Photo de famille

Ils sont tous là…

Sur la photo prise par le photographe Albert. Entassés dans une chambre close, on dirait sans fenêtre ni porte.

Les hommes, à moitié couchés par terre, en appui sur un coude. Certains sont coiffés de tarbouches, d’autres de casquettes. Regards levés vers l’appareil, un petit air de gaieté dans les yeux, se moquent peut-être d’eux-mêmes, d’avoir pris ainsi la pose, à demi couchés, un air d’assurance quand même, contents d’eux, contents de leur vie.

Sur la droite de la photo, un homme âgé, assis dans un fauteuil, fait partie de l’ensemble sans paraître y participer. Le Patriarche. Le regard vide ou lointain.

Par terre encore, trois enfants joufflus penchés sur un livre ouvert, enfants, petits-enfants, neveux. Assis en rond sur le tapis d’Orient aux fleurs encore visibles, enfants prospères, cercle parfait.

Photo d’une famille au grand complet ou presque. Et, d’abord, au premier plan, les piliers de la tribu, les hommes, l’aïeul et les enfants, garanties de la continuité.

Derrière sont les femmes, debout, posant avec une certaine raideur, une lueur de tristesse peut-être dans le regard. Se détachant du groupe, l’une d’elles, la quarantaine, habillée en bédouine, une cruche sur la tête, la mère d’Avram. Et, pressée contre elle, un châle sur les épaules, la vieille tante Rahel, son sourire ressemble à un rictus.

Et lui, enfin, Avram, cet autre que celui qui le regarde aujourd’hui avec étonnement, essayant de déchiffrer sur la photo, à travers l’opacité du temps, cet autre que lui-même, cet adolescent maigrichon, un béret scout sur la tête et qui semble se hausser pour mieux voir, les yeux rivés sur quelque chose au loin, et déjà comme prêt à se détacher de l’ensemble, comme prêt à partir…

Quand on y regarde de plus près, cette photo de groupe, chacun s’appuyant un peu sur l’autre, certains visages comme soudés les uns aux autres, c’est une sorte de huis clos.

Pas de vision d’extérieur, de paysages entrevus derrière une vitre, quelque chose de vivant venu du dehors, comme un feuillage qui remuerait.

Un clan, replié sur lui-même, en un lieu, sur un temps, immobile.

Toute la famille Ajami est là, ou presque, car la photo est incomplète et, hors champ, il y a le père, l’ombre du père décédé il y a quelques années, d’autres ombres aussi, plus funestes et qui se mettent en branle.

La photo est datée : Beyrouth, mars 1956…

Bientôt va éclater ce qu’on appellera la Petite guerre, prémices encore bon enfant des futurs carnages.

Quelques années encore et les chefs de clan rassembleront leur famille, eux aussi, des loups contre des tigres, communautés contre communautés, des frères contre des frères, ainsi de Zghorta la chrétienne faisant alliance avec les druzes du Chouf.

Bientôt, la sixième flotte américaine débarquera son bataillon de Marines sur la plage de Khaldé. Des dizaines de péniches de débarquement, fendant les vagues en direction de la côte, qui viendront couvrir la Méditerranée de leurs écailles d’acier.

C’est la seule photo où l’on trouve la famille rassemblée, et datée, comme un pressentiment, pour arrêter le temps, arrêter la marche de l’histoire. Beyrouth, mars 1956.

Princesse iranienne

La famille Ajami est d’origine syrienne, mais établie au Liban depuis un certain nombre d’années.

Le père a quitté Alep pour venir s’installer à Beyrouth par crainte de représailles syriennes contre les juifs. Arrivé, dit-on, par le chemin qu’on appelait autrefois « la Syrie creuse », et qui longe la plaine de la Bekaa.

Le Liban est un pays accueillant et il a acheté une petite boutique de bijouterie tout au fond du souk des orfèvres. Déjà, c’était son métier : courtier en bijoux.

La mère d’Avram, elle, prétend qu’elle est d’origine iranienne, qu’elle descend d’une grande famille persane, du temps où les Chahs régnaient en Iran.

Le père se moque d’elle à cause de cela. Il l’appelle « la princesse d’Iran » quand elle lui tient tête.

Une photo de couple, datant du jour de leur mariage. Lui, sur fond de velours, assis sur un fauteuil, sévère et raide, il porte moustache. Elle, debout, la main posée sur le bras du fauteuil. La robe de la mariée semble être faite d’un tissu léger, comme du voile, les manches sont étroites et dégagent les avant-bras couverts de deux bracelets. Sous cette robe se cache une toute jeune fille aux yeux étonnés.

Il doit avoir trente-six ans et elle seize.

Il l’a épousée par une espèce de coup de foudre, l’ayant aperçue un jour en train de jouer à la balle dans une cour intérieure avec des filles de son âge. Elle est tombée malade, sa famille était peut-être noble mais pauvre. Il l’a fait soigner grâce à de bons médecins.

« Sans lui, répète-t-elle, je serais morte ! » Reconnaissance de la part des parents, de sa part à elle, de toute manière, à cette époque, et en ce milieu, on ne refuse pas l’alliance avec un homme pieux. Pas de réticence donc chez la jeune fiancée, mais une ignorance totale de la vie, d’elle-même, d’où peut-être, sur la photo, ces yeux étonnés, comme un secret mouvement de fuite, à peine visible, ignoré d’elle-même.

Et quand Avram lui demande si elle a aimé son père, elle le regarde sans bien comprendre et dit : « C’était un homme bon ! »

Et la tante Rahel, qui a supprimé le c de son nom parce qu’elle ne veut pas ressembler à la Rachel biblique, elle n’en a d’ailleurs jamais eu la beauté, marmonne : « Amour, chiour » c’est-à-dire, amour c’est comme rien du tout.

Elle a perdu son mari un an après son mariage et habite depuis chez son frère et sa belle-soeur. Quand elle veut rentrer dans la cuisine, la mère la refoule. Elle ne sait pas distinguer les plats de viande de ceux à base de lait et se trompe en mettant du sucre au lieu du sel dans les plats. Elle a la vue basse.

Rahel se lamente à longueur de journée et répète qu’elle veut aller travailler en Israël, dans un kibboutz.

« À ton âge, se moque-t-on, toi qui, pour aller à la synagogue à deux pas d’ici, dois prendre un taxi ! »

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