Extrait de « Des villes et des femmes. Lettres a Fawwaz. »

Etel Adnan
Feat
21 Jan

Cher Fawwaz,

Je suis assise à une fenêtre – c’est toujours auprès d’une fenêtre que l’on écrit, et je suis, comme tu le sais, sur le promontoire de Beyrouth, regardant la corniche faire un angle droit, et la mer à côté, avec quatre ou cinq barques allumées sur le chemin d’un horizon estompé par la brume et la chaleur. Cet horizon est haut, vu de mon onzième étage, et derrière moi les montagnes sont déjà éclairées. Il y a un semblant de fraîcheur car le vent commence à se manifester à cette hauteur, autrement l’appartement aurait été une fournaise, et mon esprit transformé en bain de vapeur.
Ce climat a un pouvoir hypnotique mais c’est quand même une folie de venir en été. Tout est exaspéré. Le téléphone étant constamment en panne, il est difficile de contacter les amis, et il faut se déplacer pour atteindre qui que ce soit. Les gens, eux, sont murés en eux-mêmes, les années de guerre ayant été des années de siège, et quand ils voyagent c’est comme s’ils sortaient de prison, et quand on vient vers eux, ils sont désabusés, fatigués d’avoir tant attendu. À cause de l’état des routes, le moindre déplacement est chaotique, et je me sens transformée en poupée fragile dans une jungle d’immeubles calcinés. Je me jette dans de misérables taxis tout rouillés, comme s’il s’agissait de carrosses d’or, tant ils me sauvent de la poussière et des agressions réelles ou imaginées qui m’entourent. Tout est défaite. Vivre est ici un acte de soumission au pire.
J’ai rencontré au hasard d’un dîner un ancien ami qui avait vingt-trois ans au début de la guerre. À quarante, aujourd’hui, c’est un homme vieux. Ses plus jeunes années ont été habitées par des récits de massacres, et ses yeux portent un voile  intérieur, une intolérable crispation, une crucifixion exemplaire.
Je n’ai pas eu le temps, avant de quitter Paris, de te dire pourquoi j’avançais mon départ pour Beyrouth. Janine Rubeiz allait très mal, sa maladie avait empiré. Je suis arrivée un jeudi, le vendredi je réussissais à avoir la ligne chez sa fille, et sa petite-fille me dit qu’elle était à l’hôpital Khalidy. Samedi matin j’étais dans la salle d’attente où la famille m’informa que Janine était dans le coma. Il me fut donc impossible de la voir. La terrible nouvelle fit que mes sentiments se mirent comme à s’égarer. J’étais assise là, et j’assistais à la mort de mon amie sans pouvoir la voir. J’essayais de trouver quelque consolation dans l’idée que quelque chose, peut-être, en elle, savait que j’étais venue et que j’étais tout près. Dimanche, vers onze heures, je suis revenue à l’hôpital et le vide de la salle d’attente me dit immédiatement que tout était fini. Deux jeunes femmes à la réception me dirent : « Elle est morte. On a déposé le corps dans le frigo de l’hôpital américain. » Tu sais, j’ai eu froid dans le dos.
Ainsi, un lundi matin d’août, juste un an après que je l’ai vue ici même, et qu’elle avait l’air d’aller si bien, les funérailles de Janine Rubeiz ont eu lieu. La petite église grecque- orthodoxe de la rue Makhoul avait des fleurs et beaucoup de monde. Mais les problèmes de Beyrouth sont de mauvais génies qui ne laissent aucun répit. Un générateur faisait un bruit infernal à cinq mètres des fenêtres de l’église. L’hommage rendu par Monseigneur Khodr fut inaudible. Tandis que je pensais à travers mes larmes à la mort, au fait que celle-ci fait passer le corps d’un état à un autre, à la transgression qu’elle représente, je me demandais si ce corps avait les moyens de connaître sa nouvelle nature périssable, à moins que cette connaissance ne naisse à notre propre naissance, et accompagne le cheminement de la matière que nous sommes jusqu’à sa totale disparition.
Il y a quelque chose de scandaleux dans un malheur pareil. J’ai vu le cercueil de bois clair dans lequel le corps était mis traverser rapi- dement la nef de l’église, porté comme furtive- ment, petit vaisseau sans pouvoir, fendant l’air pour aller dormir dans un caveau de famille, là où la famille se reconstitue dans une symétrie oppressante. J’assistais à une cérémonie qui devait nous donner la paix mais que la défaite de la ville empêchait de se dérouler dans le silence. Elle se déroulait dans le for intérieur de tous ceux qui étaient présents, enlevant à la mort son caractère sinistre, donnant à la foule un moment d’innocence.
Je suis rentrée chez moi, vers le soir, es- sayant de faire un peu de lecture. J’ai com- mencé à lire La Matrice de T. E. Lawrence, dans des conditions aussi pénibles que celles que l’auteur évoque dans son texte. Du dehors me viennent les bruits que font les broyeurs de ciment qui ne respectent aucun horaire, et cela me rend quasiment folle.
Tu peux imaginer ce qu’est la vie quoti- dienne par ici, dans cette chaleur maudite où l’on étouffe, cette exaspération impuissante. À l’horizon, pas de bateaux.
Je me suis réveillée très tôt ce matin, dans un bain de sueur. Je fais de mon mieux pour retenir mon imagination qui voudrait suivre la mort de Janine jusqu’au bout : la décomposition d’un être qu’on a connu vivant, et aimé, est insoutenable. Et tout, autour de cette image, se décompose aussi, et si facilement. Au lieu de trouver du réconfort auprès de ceux qui sont en vie, mon esprit, dans une sorte d’auto- torture, se met à déceler chez les vivants les traces de leurs faiblesses. Tout se passe comme si le temps n’avait d’autre fonction que celle de faire pourrir et d’éliminer.
J’essaye depuis une semaine de me persua- der qu’il y a quelque chose d’éternel à tout ce qui a été ; autrement comment accepter l’ab- sence définitive d’un être qui illuminait la vie de ceux qu’elle connaissait, et la mienne ?
Tout est beige, noir et beige. C’est dur de le constater pour une ville qu’on aime… On pourrait se hâter alors de prédire sa résurrection. Mais c’est qu’elle n’est pas morte. Elle est tout simplement défigurée. Ses ruines font rêver jusqu’à la morbidité, à son ancienne beauté. Et tout mène à la méditation : la beauté de tel jeune homme qui roule dans une voiture flambant neuve au milieu de murs croulants et de poubelles nauséabondes, revêt un caractère à la fois martial et funèbre. Cette beauté frémit dans le clair-obscur éphémère de la vie. La ville, et une femme qui vient d’être enterrée, se retrouvent dans la même poussière qui lie le destin mythique de l’Orient à son destin actuel. Peut-on revenir à autre chose qu’à des funérailles quand on revient ici, quand on constate à quel point un siècle de désir de vie s’est transformé en désir de mort ? ! Ces derniers jours, c’est un peu de ma lumière quotidienne qui s’est éteint.

Oui, je reprends ma lettre, comme on reprend un livre. La mer est plate, et d’aucun secours. La chaleur devient un manteau indésirable. Il y a trop de pourriture dans l’air, et dans les esprits. On se dit que la guerre a donné au vouloir-vivre un caractère presque indécent. Les poubelles que l’on voit de partout dégagent une odeur aigre-douce insupportable, et nous font emmagasiner des gorgées de putréfaction qui nous dépriment, et l’on se jette sur le moindre aperçu de montagne ou de mer avec une sorte d’avidité désespérée. Tout cela est bien pathétique.
Il y a d’énormes failles dans ce pays, la terre craque sous les pieds. Le peu de dénominateur commun social qui existait a bel et bien disparu. Le rêve qu’on a eu, et cru avoir réalisé, a été pulvérisé et nous nous baignons dans sa poussière d’or. Les gens ne procèdent plus que par illusions et croyances. Ils s’enferment dans des querelles stériles. Malheur aux pays où il n’y a ni gagnants ni perdants. La chaleur n’est plus la complice de la sensualité, comme par le passé ; au contraire, elle devient le matériau tangible du découragement. Et la lumière, la si belle lumière du Liban, n’aide pas, car la mort se cache derrière elle. Akhmatova rentrant à Saint-Pétersbourg se plaignait de la neige qui effaçait tout… ici, c’est le soleil qui fait de même.
Rien n’est réglé. Je pense que rien ne le sera. Ce qui m’étonne quand même est cette absence de culpabilité que je découvre, cette tendance à tout imputer à « l’autre », cette façon de sortir moralement intact d’une période monstrueuse. Il est vrai que les concepts de « morale » et de « justice » ne sont pas monnaie courante, dans les chancelleries comme dans les journaux. Il y a un blocage de l’histoire parce que les propagandes ont sournoisement remplacé les vérités. C’est un nouveau visage de la mort que forment ainsi le fard et l’argent.
Les larmes que je verse sur la disparition de mon amie font écran et je ne vois plus clairement ni son image ni celle de la ville. C’est comme si j’habitais simultanément dans deux univers séparés l’un de l’autre. De toute façon, nous vivons ici selon d’autres lois que le reste du monde, ce qui va créer de nouveaux dangers. Nous n’exerçons pas une grande liberté d’esprit car les perspectives pour le futur sont minimes. Plus archaïques que les autres sociétés du monde contemporain, nous sommes en avance sur elles dans l’avidité de consommation. Parfois en avance, aussi, si cela était possible, par une sorte de cruauté avaricieuse qui fait que tout le personnel domestique vient d’autres pays du Tiers- Monde tels que l’Éthiopie, le Sri Lanka, les Philippines… Les conversations, d’ailleurs, finissent toujours sur des commentaires sur telle ou telle bonne, souvent accusée de faire partie d’une chaîne de prostituées. « Où voulez-vous que tous ces soldats aillent satisfaire leurs désirs ? » se demande, devant moi, ma voisine, et ce à voix basse et en regardant du côté des cuisines !

Il y autour de moi comme une odeur persistante de néant. Sur les frêles épaules déjà entamées par la désagrégation de mon amie, je place la destinée du monde arabe, que je vois entourée de feu et de vide.
Ma lettre avait passé la nuit sur ma table alors j’étais allée à Broummana pensant avoir quelque repos à la montagne, mais il y avait un mariage à l’hôtel, de la musique rock, et quelque cinq cents invités… je n’ai pu qu’attendre le matin et rentrer à Beyrouth.
Je reviens à la mort de Janine. Je crois que j’ai besoin d’en parler pour me convaincre qu’elle a vraiment eu lieu. J’aurais aimé en parler avec elle, c’est un besoin absurde, mais qui m’explique un peu la mort, un mur, un vrai mur. Comment faire pour qu’elle revienne, je lui aurais demandé de se reconstruire, bout à bout, tant bien que mal, comme la ville essaye de le faire, demandé de participer à nos petites occupations, comme jadis, de ne pas s’emmurer dans ce monde sans étoiles, cet océan sans eau dans lequel elle est partie à jamais. Je ne vais la retrouver dans aucun continent, nulle part. Je me mets à pleurer. Comme il y a une lumière propre à Beyrouth, il y a également un sentiment de la mort qui lui est propre. Ici les victimes de la guerre nous regardent de derrière des barreaux comme des singes. Elles ont vécu des années de siège et ont gardé ce regard au-delà de leur vie. Mais sur tout cela il y a un baume, un triste apaisement. Les visites quotidiennes de condoléances à la famille, la présence de nombreux amis, font que la douleur semble étendue, partagée. Je me souviens de la solitude terrible qu’une de mes amies américaines avait vécue après la mort de sa mère : les funérailles avaient été comme expédiées, les quelques personnes venues se dépêchant de retourner à leurs occupations. Et mon amie s’est retrouvée devant un trou béant contre lequel elle n’avait aucun recours. (D’ailleurs, dix ans après, elle se suicidait dans la même solitude.) Ici, les vieux rites de l’Orient donnent la mesure de leur efficacité. Ils aident le passage de la vie à la mort, comme celui de la mort à la vie. Maintenant je t’écris et je regarde l’horizon qui est toujours là, sur lequel on peut compter, et qui renvoie les couleurs du couchant sur les montagnes qui prennent feu avant de s’endormir.
Il y a peut-être de l’héroïsme à vivre à Beyrouth. Sur un lit découvert on devient une barre de plomb. Le cœur se ferme, mais ce qu’il garde quand tout a été éliminé tient de l’essence même de l’amour. Beyrouth est un lieu propice à la méditation sur l’état du monde ; c’est le prototype des villes du futur, le lieu par excellence où la richesse est facteur de sous-développement.
Hier, soirée à la corniche. Nous descen- dons dans un café dont la vue donne sur un chantier qui, lui, devrait donner sur la mer. On commence à construire sur des zones inter- dites, à même les falaises qui tombent dans la mer. Mon interlocuteur est un Libanais rentré de l’Amazonie et qui, chez lui, investit bien sûr dans l’immobilier. Il évoque le Bré- sil, la Guyane, et la pampa, avec une grande richesse d’images. Il y a passé quarante lon- gues et sombres années à faire abattre des fo- rêts pour le commerce du bois. Il évoque avec terreur les serpents des jungles et explique comment, pour pouvoir dormir, il embauchait des Indiens qui toute la nuit maintenaient des torches allumées tout au long du périmètre de sa maison pour tenir ces terribles animaux à l’écart… La terreur se répand tout autour de la table. Cet homme personnifie la rapacité qui est le seul moteur qui fonctionne à plein dans le monde, et cette pensée me ramène à cette jungle locale faite de billets de banque et de béton. Dans dix ans Beyrouth sera, dans le meilleur des cas, un immense coffre-fort. Il restera dans ce décor de science-fiction, quelques sourires, et quelques souvenirs, et bien sûr le ciel, le dollar et le ciel ; une poignée de poètes et des robots, tel est notre avenir.
Entre-temps, j’ai le sentiment de n’être installée nulle part, mais plutôt d’habiter le monde, les journaux, les gares, les aéroports. Je projette d’écrire des livres qui soient les maisons que je me construis.
Beyrouth, étrangement, protège du déses- poir par la difficulté du quotidien. La pensée s’arrête, se repose, est remise à plus tard. La guerre est finie, mais elle n’est pas finie. Elle a changé de forme, de tactique. L’incertitude règne et on s’en remet à de pitoyables bana- lités, comme celle qui dit que le pays est in- gouvernable. Alors la mer que je vois de mes fenêtres n’est plus une alliée. Elle ressemble trop au soleil, devenue aussi effrayante que les chefs de milices. Je n’ose m’arrêter sur cette pensée car sans cette immensité d’eau et de sel que deviendrions-nous ?
Le « phénomène » qu’est Beyrouth nous enveloppe jour et nuit. Il a scellé notre vie dans ses détails les plus intimes et le besoin de revenir à nos origines est si fort que nous nous jetons dans le souffle de sa fournaise avec bonheur.
Cependant, à part le climat, tout est parti. Et un peu de la mer est parti aussi vu que celle-ci est sale. On n’ose plus s’y baigner. Elle nous avait appris l’impermanence, la phosphorescence, l’innocence, et il ne nous en reste que des images.
En ce début de septembre (au joli nom arabe d’eyloul), la chaleur commence à fondre le soir dans des lumières d’or qui entourent le soleil couchant. On sait que la vie grouille sous cette apothéose. Mais le matin va revenir, avec sa cargaison de difficultés. «Nos souvenirs n’ont plus d’avenir », m’écrit mon amie Claire Paget dans un billet qu’elle remet au concierge. Ses yeux clairs ont gardé leur clarté tout en ayant traversé quinze années de guerre. C’est cela notre victoire.
Pour l’instant la ville veut se remettre, Il y a bien plus de marchandises que de gens qui débarquent au port, mais des émigrés reviennent, et leur nombre augmente… Si nous sommes faits de ce que nous voyons, je suis ces routes défoncées, cette odeur de cadavre que même les fruits acquièrent en pourrissant, ce désastre. Pour l’instant c’est la mort qui a gagné, mais la vie n’est pas vaincue. Il y eut du fascisme, une double occupation, et une résistance (ton Guernica). Et comme Orwell l’a fait pour la Catalogne je pourrais écrire « Hommage à Beyrouth!»
Je vais devoir me résoudre à quitter Beyrouth et repartir dans une semaine ou deux. Je vais laisser Janine derrière moi dans sa nouvelle et terrible demeure. Je sais qu’elle a été atteinte dans ce pour quoi elle avait le plus de respect : son corps. Elle a dû voir, vers la fin, elle dont la lucidité si souvent effrayait les gens, combien le corps est périssable, et combien la dégradation de son corps de femme et celle de la ville étaient similaires. On nous a communiqué dans nos écoles le mépris de la matière sans pour autant nous convaincre de l’immortalité de l’âme, et je me retrouve sans défense, et sans recours.

Oh ! nous sommes déjà à la mi-septembre. Le vent s’est levé, la mer est agitée, tout parle.
Je pensais ce matin à un ballet filmé que j’avais vu récemment, (ayant vu l’original dans le temps), et dont Cocteau avait écrit le propos: Le jeune homme et la mort. C’est Nureyev qui dansait, avec Zizi Jeanmaire. Et je me suis dit combien ce ballet, admirable pourtant, me gênait. La femme y représente la mort, et c’est faux. La mort nous arrive, à nous les femmes, comme à tout ce qui est vivant ; elle nous traverse, elle nous emporte, nous mourons, mais nous ne sommes pas elle.
La mort de Janine, cette dernière bataille qu’elle a menée avec courage, la douleur de sa famille et celle de ses amis, cette profondeur toute simple qui s’est attachée à tout ce qui a concerné le deuil, ce voyage pour un enterre- ment que je viens de faire, m’ont convaincue que la vie à Beyrouth a gardé ses moments de noblesse, que nous avons beaucoup à préser- ver, et à découvrir.
Je n’ai pas vraiment envie de m’en aller d’ici. Oui, je voudrais te dire que j’ai été déjeuner chez ta sœur et j’ai eu le plaisir de rencontrer ta maman pour la première fois. C’était agréable et tranquille. Il y a quelqu’un que je connais qui prend l’avion dans deux jours et je vais lui confier ma lettre pour qu’il te la poste une fois qu’il sera à Paris. Dans deux semaines au plus j’irai à Athènes, puis de là dans mon île, à Skopelos, voir la maison et faire faire les choses qu’il faut pour le jardin.
C’est une bonne saison pour la Grèce.
Embrasse Nawal et Jana de ma part. Je t’embrasse aussi,

Etel

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