Extrait du roman “La Traversée”

Zeina Kassem
© Lina Hassoun © Lina Hassoun
17 Nov

Ne crains pas ta blessure car sans elle, comment la lumière entrerait-elle en toi?

Rumi

«Les douleurs de l’accouchement l’amenèrent jusqu’au tronc du palmier. Elle dit : Si seulement j’étais morte avant ce jour et n’avoir rien été…» Ainsi parle le Très-Haut dans le Saint Coran.

C’est prise des douleurs de l’accouchement que je me précipitai à l’hôpital, amenée par le destin qui déjà mettait mes pas dans ceux de mon enfant à venir, Talal.

La douleur est la compagne de l’accouchement et même sa sœur jumelle. C’est le tribut que nous réclame la vie, la loi qu’elle nous impose. Le Dieu Très-Haut ne dit-il pas à Ève, selon la Bible: «J’augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur»?

Je me souviens de cette douleur-là, celle de toutes les mères, sur le chemin de l’hôpital. À peine attachée aux étriers selon le protocole des salles de travail, je fus prise d’une sensation étrange, proche du dédoublement.

Anesthésiée mais consciente, je ne pouvais exprimer mes douleurs. J’étais prise entre l’engourdissement et la parfaite perception de tout ce qui se passait autour de moi. Une part de moi s’évanouissait tandis que l’autre assistait à mon accouchement et en subissait les souffrances inhumaines.

Les douleurs de l’enfantement ne ressemblent à aucune douleur décrite dans les manuels de médecine, car elles sont un concentré de l’agonie de l’âme et de la souffrance du corps. C’est la raison pour laquelle aucune oreille humaine ne peut les percevoir avec précision.

La femme qui accouche ressemble à une personne qui tombe dans un puits. Elle est inexorablement attirée vers le fond et ne sait pas flotter.

J’ai finalement subi une césarienne. L’opération avait été compliquée par le fait que je ne répondais pas à l’anesthésie. Malgré toutes les seringues plantées dans mon corps, je demeurai dans un état de conscience qui me permit d’entendre parfaitement tout ce qui se disait autour de moi, notamment le premier cri de mon enfant à l’unisson de ma douleur. Cette présence vive à ce qui m’entourait prouve que j’étais davantage dans un état d’épuisement que dans un état d’anesthésie.

Presque au même instant, j’entendis le médecin annoncer que j’avais un garçon. Mon mari n’avait pas souhaité connaître le sexe de l’enfant à l’avance pour ne pas gâcher la surprise.

À ce moment précis, je crus un instant être sortie de mon corps, avoir quitté la vie, avec ce pouvoir de me regarder de haut, loin de moi-même. Comme si j’étais une morte-vivante, mon existence se résumait à cette observation de moi hors de moi.

Cette impression ressemble à la mort, dans la mesure où, quand une personne disparaît de l’existence, à l’instant où elle se sépare de son corps, son âme libérée regarde celui-ci comme une masse immobile, du rien dans la forme d’un corps.

C’est ce que j’ai ressenti au moment où tout le monde, dans la salle d’accouchement, m’annonçait la naissance de Talal. Durant quelques instants je crus ne pas avoir la force de le toucher, l’enlacer ou tenir sa tête humide sur ma poitrine.

C’est à cet instant de dédoublement et de confusion où je me demandais si j’étais encore en vie que le tendre corps de Talal fut posé sur ma poitrine. Mes mains enfin libérées des liens qui les attachaient à la civière l’ont enlacé. J’ai caressé sa nuque et ses épaules.

Cette caresse m’a fait prendre conscience que j’étais désormais mère et que j’étais encore en vie. Ainsi mes douleurs et mon impression de dédoublement n’étaient que des signes transitoires entre le tumulte de l’accouchement et la paix de ce moment où le nouveau-né se retrouve dans les bras de sa mère.

J’ai entendu la voix de Talal au moment de sa naissance. Mais je ne l’ai pas entendue tandis qu’il rendait son dernier soupir, à quelques dizaines de mètres de notre maison, quand il était étalé au milieu de la chaussée, baignant dans la mare de son sang encore chaud qui venait de se former sur l’asphalte, le 19 octobre 2010, au petit matin, dix-sept ans après sa venue au monde.

En arrivant sur la scène de l’accident, j’ai eu la même impression qu’au moment de mon accouchement. J’ai senti mon être se scinder. Une part de moi-même était devenue Talal, l’autre continuait à m’appartenir. À cet endroit, au milieu de cette route que Talal empruntait à pied pour se rendre à son collège auquel il n’est pas arrivé ce jour-là ; sur cette route même, j’ai ressenti le même dédoublement, mais dans une toute autre mesure. Cette fois, j’étais tout entière séparée de moi-même, comme un fantôme muni de jambes, comme un spectre errant qui observerait de loin la tragédie dont cette route était le témoin.

Mon mari et moi étions les premiers arrivés sur la scène de l’accident. La voiture rouge qui l’avait renversé était encore là et mon fils était étendu à terre, cadavre inerte. Je posai mes mains sur ses mains et ses épaules ; je voulus serrer sa tête sur mon cœur exactement comme je l’avais fait sur mon lit d’accouchée à l’instant où il vit le jour. Mais je ne parvins pas à distinguer ses traits tant son visage était recouvert de sang.

On dit qu’au moment de la mort, on voit sa vie défiler tout entière, comme dans un film. C’est exactement ce que j’ai vu, assise sur l’asphalte, serrant contre moi le corps de Talal qui refroidissait peu à peu dans mes bras… J’ai revu tout le film de ma vie avec lui, tous mes jours heureux, tous les instants de tendresse, comme si la mort m’avait touchée en même temps que lui. Comme si la mort m’avait atteinte sans me renverser, alors qu’elle l’avait touché, lui, et abattu.

Près de Talal étendu, inerte, j’ai pris conscience de la réalité de la mort et j’ai voulu de toutes mes forces l’accompagner dans son ascension vers la gloire de Dieu ; simplement pour que, ma main dans la sienne, il se sente rassuré et moins seul sur ce chemin qu’il empruntait pour la première fois, le chemin de l’éternité.

Ce jour-là, ou plutôt à ce moment précis, j’avais surtout peur pour les autres, pour mon mari et mon père, pour ma mère qui se trouvait à Paris, pour mes trois autres enfants. Je ne me sentais pas fragile. Je n’ai donc pas faibli, je n’ai pas pleuré.

J’ai eu l’impression qu’une machine s’était tout à coup greffée en moi. Une machine qui n’avait rien à voir avec quoi que ce soit d’humain, mais qui agissait et réagissait. En me remémorant cette journée de ma vie, ou plutôt cette période qui se poursuit encore sous maints aspects différents, je réalise que cette machine plantée en moi n’était autre que le germe de ma foi en Dieu. Cette graine que j’avais plantée dans mon cœur avec tant d’assiduité s’épanouissait enfin, me gratifiait de ma fidélité. Cette graine/machine qui m’avait donné la force, ce jour-là d’enterrer mon fils avec la confiance de qui s’en remet à Dieu, une force que je peux comparer aujourd’hui à celle d’un épi de blé qu’un vent violent peut plier jusqu’à terre sans le casser.

Cet épi de blé a repris l’habitude de se redresser comme une lance après le passage des tempêtes. Il a renoué avec son amour de la terre qui abrite ses racines, et plus encore avec l’amour du soleil dont la lumière lui donne vie, contrairement à l’obscurité du sable.

Le matin du 19 octobre fut, dans ma vie, un orage qui m’a terrassée comme les tempêtes terrassent les épis de blé et les courbent jusqu’à terre.

La terre… La terre… j’ai voulu rester à terre avec Talal. J’ai voulu que le temps s’arrête en ce lieu, à cet instant. J’ai voulu que les aiguilles des horloges se figent et que vienne la fin des temps comme le promettent les Écritures de toutes les religions célestes, et qu’arrive l’éternité et qu’elle nous trouve, Talal et moi, enlacés au milieu de cette route.

Les sirènes de l’ambulance me ramenèrent à la réalité. Je compris que nous allions bientôt être séparés. Avec l’arrivée des secours, tout a soudain basculé. La terre m’aspirait à son tour, m’arrachant à mon désir de fin du monde, aussitôt qu’il fut procédé au transport de Talal à l’hôpital, non pour le soigner, mais pour le préparer aux funérailles!

Je me souviens être montée avec mon père dans l’ambulance. Je me souviens du silence épais dans l’habitacle, jusqu’à notre arrivée à l’hôpital. Les hôpitaux sont les lieux où l’on vient au monde. On y délivre les certificats de naissance, mais aussi les certificats de décès.

Il y a dix-sept ans, Talal se trouvait là, à la maternité. Et là il revenait, mais à la morgue…

J’adorais enfouir mon visage dans le cou de Talal pour respirer son parfum sur sa peau douce, surtout quand il venait de prendre sa douche. Voilà que j’étais à l’hôpital, mon visage dans son cou encore ruisselant après sa dernière toilette.

Je l’embrassais. Je n’arrivais pas à me faire à l’idée du baiser d’adieu, du dernier baiser. Il était beau… Dieu qu’il était beau malgré les ecchymoses qui recouvraient une grande partie de son visage…

Je me souviens que par la suite, je n’ai été autorisée à revoir Talal qu’à sa sortie de la morgue. C’est son père qui est resté avec lui.

Selon la tradition, mon fils aîné devait être enterré à Saïda, ville d’origine de la famille. Mais j’ai fermement refusé que Talal fût si loin de la maison. Je voulais lui rendre visite tous les jours, en dépit des coutumes. Je ne souhaitais pas qu’il eût à attendre trop longtemps que sa mère arrive et prie pour lui.

Je devais garder mon calme devant les enfants. Tout le monde était au bord de l’effondrement. Autour de moi, je ne voyais que visages hébétés, choqués, terrassés, hagards. Il nous fallait préparer les obsèques au plus vite. Plus rapidement les dispositions seraient prises, mieux cela vaudrait pour nous et pour Talal.

Étrange effet de cet épi de blé qui a germé en moi, au milieu de cette chaussée, tandis que j’enlaçais son corps mort.

À cet instant précis, j’ai pris mon téléphone, et de la scène même de l’accident, j’ai effectué trois appels importants. Le premier à mon amie qui a perdu son fils elle aussi, le deuxième pour assurer à mon fils une sépulture proche de moi de manière à m’épargner de longues distances pour arriver jusqu’à lui, et le troisième à ma sœur qui est venue me rejoindre aussitôt sur le lieu de l’accident. Elle a ainsi vécu en direct ma douloureuse épreuve et je m’en veux encore de l’avoir exposée à cette cruelle tragédie ce jour-là.

Sur cette route s’était déroulée devant mes yeux la comédie de la vie et de la mort. J’ai revu le visage de Talal à sa naissance, recouvert du sang de la vie. Mais le sang qui lui couvrait le front et les joues était à présent celui de la mort.

Quand Talal est né, on l’a arraché de mes bras pour le laver avant de l’envelopper dans ses langes. Quand il est mort, on me l’a arraché pour sa toilette funèbre avant de l’envelopper dans son linceul.

Quand Talal est né, on lui a entouré la tête de couvertures pour le garder au chaud. On ne voyait de sa beauté que l’arrondi de son visage bordé d’un duvet blond.

Après sa mort, son visage fut entouré d’un linceul. Penchée sur la tombe profonde pour lui jeter un dernier regard, je distinguais encore l’arrondi de son visage, bleui des séquelles de l’accident fatal.

Des langes au linceul, Talal n’a cessé de courir, comme pour une compétition. Il voulait brûler les étapes, mais c’est son âge qui a brûlé.

Je n’ai jamais connu mort plus rapide que la sienne…

La mort de Talal, comme me l’a affirmé plus tard le médecin légiste, fut rapide et indolore.

Cette question, la question de la douleur, me pesait énormément, et cela me consolait d’entendre les spécialistes m’assurer qu’il n’avait ni souffert, ni même réalisé ce qu’il lui arrivait, et qu’il n’avait ni gémi ni agonisé avant de rendre l’âme.

Cette certitude m’a réconfortée d’une certaine manière, car après que j’ai confié Talal à Dieu tout puissant, j’ai souhaité que sa mort, pour inexorable qu’elle fût, ait été rapide… aussi rapide que la vie telle que Talal l’avait vécue.

Même en le conduisant vers sa dernière demeure, il m’a semblé que le cercueil de Talal filait à toute vitesse lui aussi, comme s’il obéissait aux ordres de celui qui gisait en lui. J’ai senti que le cercueil était pressé de jeter Talal dans la fosse, dans ce trou où j’ai longuement plongé mon regard et au fond duquel il me fut permis de contempler le visage de Talal une dernière fois. Avant que les premières pelletées de terre le recouvrent et que Talal revienne à la terre.

Pour la première fois, il me fallut rentrer sans lui à la maison, maison qu’il emplissait de vie et qui ne résonnerait plus du bruit de ses pas. Sa chambre allait devoir s’habituer à accueillir d’autres personnes qui s’y précipiteraient, viendraient s’y blottir et respirer sa jeunesse entre ses vêtements. Ses amis, ceux qu’il a aimés et qui l’ont aimé, se sentaient en paix et en sécurité quand ils s’asseyaient dans son fauteuil et se remémoraient les jours heureux, si brefs, qu’ils avaient vécus avec lui… Ils se réunissaient dans cette chambre parmi ses choses dérisoires, sans doute pour lui signifier qu’il demeure bien au-delà des objets!

Quant à moi, quand je me trouvais dans sa chambre, je ne sentais pas du tout que Talal reposait dans le trou. Sans doute cela s’expliquerait-il par une sorte de compensation illusoire face à la réalité de sa mort. Mais les choses pour moi étaient tout à fait différentes. Car bien qu’acceptant la mort de Talal et m’en remettant au Très-Haut, je trouvais dans les objets qui lui avaient appartenu un peu de sa présence. C’est la raison pour laquelle je me sentais réconfortée par leur proximité. Quand je les touchais, je sentais que je touchais quelque chose de lui.

La chambre de Talal était un moyen humain d’accéder à lui. Le moyen divin était la prière. Quant à sa chambre, elle était cette adresse à laquelle je revenais, d’où que je me trouvais, car elle me donnait le sentiment de revenir vers lui. J’étais assaillie d’idées, certaines reçues, d’autres émanant du plus profond de moi. Des idées telles que vider la chambre, la débarrasser des vêtements de Talal, et que j’avais formellement refusées car c’était pour moi comme arracher mon enfant de la maison ou en arracher tout ce qui me le rappelle. Ce serait trahir mon instinct maternel car Talal, mort ou vivant, restait mon fils. Sa vie en moi se poursuivait, quelle qu’en soit la forme. Que je ne puisse plus le revoir de mon vivant ne voulait absolument pas dire qu’il aurait moins d’importance dans ma vie.

Tout, dans la chambre de Talal, était encore vibrant de vie. Ses frères et ses amis pouvaient emprunter ses vêtements au besoin. Son fauteuil accueillait ses amis et les membres de la famille. Pour ma part, je choisissais parmi ses chandails celui qui me réchauffait durant les nuits d’hiver et les saisons où le froid est glacial. Il me ramenait un peu de la chaleur de son corps que j’aimais tant prendre dans mes bras quand les tempêtes étaient déchaînées et le vent violent, quand il pleuvait à verse ou qu’il neigeait.

Me revient à la mémoire la période des condoléances, à la salle des Anciens de l’Université Américaine de Beyrouth. J’étais impatiente que chacune de ces journées s’achève car j’avais hâte de me rendre au cimetière dans l’espoir d’y voler quelques instants de recueillement qui me rapprocheraient de mon fils.

Je me souviens qu’un jour, au moment de filer au cimetière, j’avais emprunté les lunettes noires d’une amie, ne parvenant pas à retrouver les miennes depuis les funérailles. Elle me les avait prêtées en souriant. Elle m’avait dit qu’elles ne seraient peut-être pas au goût de Talal… C’est alors que je m’étais rappelée que mes lunettes étaient probablement tombées dans la tombe où repose mon cher Talal.

Mes lunettes de soleil étaient tombées dans la tombe de Talal au moment où, penchée sur la fosse, je jetai un dernier regard sur son visage… mes lunettes étaient restées dans la tombe avec lui… Si seulement mes yeux avaient pu en faire autant!

Abonnez-vous à notre rubrique 'Nos Plumes en Ligne'