Khalas Yara!

Paola Salwan Daher
feat
19 Apr

Ma fille tente pour la 350ème fois de sortir de l’appartement sans moi. Elle ‘va faire ses courses’, petit sac à commissions sous le bras, air déterminé et petite main prompte à tourner les poignées de portes et à s’enfuir en courant. Cela va sans dire que sa fuite ne peut évidemment se faire qu’en prenant les escaliers à toute vitesse, naturellement, sinon l’aventure manquerait de piquant et serait beaucoup moins drôle.
Je ne sais pas pourquoi, le ‘khalas’ est sorti plus facilement qu’un ‘ça suffit’. Je le trouve plus efficace aussi: il claque, il tonne, il fait comprendre à ma fille que si elle continue sa bêtise il y aura des conséquences.
Je m’interroge beaucoup sur les raisons profondes qui poussent mon cerveau à utiliser une langue plutôt qu’une autre, surtout depuis que j’ai des enfants : est-ce que devenir mère opère automatiquement en soi un retour aux sources, une pulsion qui vous ramène dans le giron de votre propre mère ? Tout ce que je sais, c’est que depuis que j’ai mes filles, j’entends tout à coup de nouveau les phrases que ma mère me répétait à l’envi en grandissant, et que je me retrouve à les répéter à mon tour, le tout en réalisant avec effroi que, oui, parfois, je suis ma mère.
Je sais que vous comprenez ce que je veux dire, pas besoin de mentir je vous vois.

Lorsque l’on me demande quelle est ma langue maternelle, la question me pose un vrai casse-tête. Maternelle: la langue Mère, ou la langue de Ma Mère. Quelle est-elle? Est-ce que je peux dire que pour moi le français et l’arabe sont mes langues maternelles? Ma mère, en bonne libanaise élevée chez les bonnes sœurs, était parfaitement francophone, et passait d’un idiome à l’autre sans le moindre embarras : mon attachement à ces deux langues va pourtant au-delà de la pratique maternelle.

Comment faire comprendre aux formulaires administratifs, aux curieux, aux connaissances et aux amis que pour moi le français est la langue du rationnel, du mesuré, de la vie quotidienne? La langue des mots qui me sont familiers, avec lesquels je joue sans complexes ni difficultés, qu’elle est la langue maîtrisée, que ces mots qui me viennent sans avoir à aller les chercher sont mon refuge et mon espace de liberté ? Le français dont a hérité ma mère est malgré tout également l’expression d’une histoire coloniale, de l’empreinte d’un mandat insultant qui divisait pour mieux régner, qui imposait son empreinte paternaliste dans les lois et les pratiques et qui se servait du vecteur de la langue pour fragmenter la population dominée et asseoir son autorité. Le français dont j’ai hérité porte en lui cette marque coloniale mais est en outre la langue de l’exil : j’ai été à l’école en France à cause d’une guerre hideuse qui a chassé mes parents de leur terre natale. Que je le veuille ou non, le Français fait partie de moi, je ne peux m’empêcher d’en admirer la beauté, la fluidité et la rigueur, loin de cet universalisme de l’anglais chewing-gum.

Puis-je dire que l’arabe est la langue du pays fantasmé? Une langue que je maîtrisais très bien étant plus jeune, que j’ai perdu à l’adolescence pour cause de crise existentielle identitaire puis retrouvé une fois le tumulte de cette période passée ? Autant je maîtrise le français, autant j’éreinte l’arabe, j’en écorche les accents et la prononciation, j’en saccage la grammaire et en détruis les accords. En arabe, je suis quasiment analphabète, je le lis à peine, l’écris encore moins.
Et pourtant.
Pourtant je m’acharne à le parler, et tant pis si l’on me corrige, je ne le parlerais que mieux. Je m’acharne à le parler car pour moi il est la langue de l’affectif, du déraisonné et du déraisonnable. Il est la langue que j’ai un peu honte de parler car je ne suis pas à sa hauteur, car je ne rends pas honneur à sa richesse, à son opulence, à ses couleurs et à son histoire. Il est la langue des insultes fleuries et colorées dont j’use et abuse en conduisant, la langue de l’humour , de l’émotion, des nerfs. Mais pour moi l’arabe est avant tout et surtout la langue de l’amour, de l’amour inconditionnel et irrationnel que je porte au Liban, de l’amour inconditionnel que ma mère me portait et de l’amour inconditionnel que je porte à mes enfants.

Et l’amour n’a pas besoin d’être parfait, et encore moins maitrisé.

Je continuerai à susurrer au creux de l’oreille de mes filles des habibti et des hayati, comme ma mère le faisait avec moi, et je continuerai à faire des fautes.

Elles s’en foutent, de toute façon, mes filles. Elles me voient avec le cœur.

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