Extrait du roman «Le parti de l’Homme»

Cyril Hadji-THomas
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30 Oct

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Abbas ne savait pas.

Dix heures, dix jours, dix semaines avaient pu passer depuis son réveil. Il n’avait pas de repère pour s’orienter, rien qu’une nuit complète ponctuée de quelques astres isolés impossibles à identifier. Longtemps il rêva en regardant le ciel, sans notion du temps. Il s’endormait et se réveillait sans vraiment s’en rendre compte, alangui, plongé dans une semi-torpeur qu’il associait à ces matins paresseux où le service n’exigeait pas de lui qu’il se levât à l’aube et qu’il passait en grasse matinée, jouissant de la chaleur de sa cabine et de la paresse latente qui le maintenait des heures sur sa couchette. Seul le bruit de l’eau, choc des vagues sur le radeau qui semblait le porter, faisait lien avec le monde maritime qui l’entourait. Cette nuit était trop longue, surnaturelle. Même en plein hiver, il aurait dû voir le jour.

À bout de pensées, ses réflexes de navigateur reprirent le dessus. À cet instant-là, la conscience transforma le radeau en navire, une vitre tachée par les embruns le séparait de la voûte céleste. Et il se mit à regarder autour de lui. Il était allongé sur une couchette au confort limité, mais propre et dépourvue d’odeur. Légèrement surélevée, celle-ci surplombait une dizaine de malles éparpillées sur le plancher de cette étrange cabine dont le toit était constitué d’une coupole translucide derrière laquelle s’étalait le ciel nocturne. Le plancher était percé d’une trappe donnant visiblement sur un pont inférieur.

Lentement, Abbas descendit de sa couchette et toucha de ses pieds nus le métal froid des caisses qui l’empêchaient d’atteindre le sol. Encore engourdi, il eut du mal à se mettre debout. Il ignorait combien de temps il était resté allongé mais réalisa soudain qu’il avait faim et qu’il était faible. Il glissa lourdement par-dessus les malles, s’approcha de la trappe au milieu de la pièce et descendit l’échelle qui s’y trouvait. Lorsqu’il mit le pied sur le pont inférieur, un froid intense s’empara de ses membres. Ses pieds nus reposaient sur un sol givré et ses mains semblaient soudées aux barreaux de l’échelle sur laquelle il était resté appuyé. Il rassembla ses forces et, rapidement, remonta l’échelle jusqu’à sa cabine. Sous sa couchette, il finit par trouver un vieux pull et une paire de bottes qu’il enfila sur ses pieds nus. Il détestait cette sensation du caoutchouc qui l’enserrait comme une gangue hermétique, mais la chaleur recouvrée eut raison de son appréhension. Ainsi vêtu et chaussé il redescendit plus hardiment vers le pont inférieur.

Circulaire et deux fois plus vaste que le pont supérieur, il s’agissait vraisemblablement d’un poste de commande. La moitié de la paroi était occupée par une multitude d’instruments et par des commandes de navigation. Deux grands écrans, éteints, devaient initialement permettre d’afficher les principales informations sur la route et l’état du navire, voire retransmettre des images de l’extérieur pour le pilotage à vue. Tous les voyants indicateurs étaient éteints et une épaisse couche de givre recouvrait la console. Trois fauteuils pivotants étaient répartis à égale distance le long de la planche de bord qui formait un arc de cercle de 160 degrés.

Abbas fit face au panneau de commande. Sur sa gauche, il découvrit un petit espace carré qui pouvait accueillir quatre à cinq personnes ; à sa droite, une écoutille fermée séparait ce niveau d’un pont inférieur. Il s’approcha du poste de pilotage et scruta les instruments, cadrans et commandes qui s’y trouvaient. Des inscriptions dont il ne comprit pas le sens marquaient la plupart des actionneurs de toute nature. À l’iconographie, il repéra une jauge et trois boutons qui semblaient commander le système de régulation de la température. Par tâtonnement, il réussit à enclencher la ventilation d’air chaud dans la cabine.

Au bout de dix minutes, il commença à se sentir mieux. Il put alors analyser de façon plus approfondie le reste de la console. La chaleur fit fondre le givre accumulé, et Abbas craignit un instant que l’eau de fonte pût endommager les commandes. Cependant, un astucieux système de rigoles permettait de drainer le liquide, l’empêchant ainsi de s’infiltrer et de couler sur les circuits électroniques sous-jacents. Au bout d’une demi-heure, Abbas se rappela l’écoutille à laquelle il tournait le dos. Il s’agenouilla et remarqua un clavier numérique. Il appuya sur l’un des boutons, le vert. Après un bref instant, il entendit un sifflement de décompression et l’écoutille s’ouvrit lentement. Il eut beau scruter la salle inférieure au travers du jour filtrant par l’ouverture, il ne put en percer l’obscurité. Il remonta alors sur le pont supérieur et trouva une lampe torche en parfait état de marche dans l’une des malles qui jonchaient le plancher au pied de sa couchette. Armé de sa lampe, il descendit et commença l’exploration du navire.

Cabine après cabine, les corridors succédant aux mess, pont après pont, il passa en revue l’ensemble du bâtiment. Il estima qu’il mesurait à peu près 75 mètres de long sur 25 mètres de large. Très effilé à l’avant, il devait avoir, de l’extérieur, des allures de brise-glace, si ce n’était l’absence presque totale de hublots et de pont extérieur. Un solide navire vraisemblablement bâti pour l’exploration polaire.

À part le dôme qui surplombait la couchette dans laquelle il s’était éveillé et deux écoutilles verrouillées qui semblaient ouvrir sur un pont extérieur, il ne trouva pas d’autres ouvertures. Si bien qu’au bout de deux heures d’exploration, Abbas ne savait s’il s’agissait d’un sous-marin ou d’un navire conventionnel.

Dans l’une des cales, il découvrit un empilement de caisses dont les inscriptions lui étaient incompréhensibles. Après les avoir ouvertes à l’aide d’un pied-de-biche, il recensa toute la panoplie du parfait explorateur polaire : tentes, duvets, réchauds, rations, raquettes, vestes, gants, bas, chaussures et, surtout, deux voitures à chenilles et un avion d’observation aux ailes repliées. Au cours de ses déambulations, il découvrit le mess des officiers qui renfermait une kitchenette dans laquelle les réfrigérateurs étaient remplis à ras bord de plats cuisinés prêts à être passés au four à micro-ondes. Il se prépara un repas à base de ce qui s’avéra être du ragoût de mouton, de la purée de pommes de terre, le tout baignant dans une sauce brune non identifiée.

Après s’être restauré, il s’allongea sur l’un des bancs du mess et commença à réfléchir à la situation. Étrangement, il n’était pas particulièrement inquiet de savoir par quel extraordinaire événement il s’était retrouvé dans un navire d’exploration polaire en pleine mer et seul, au demeurant. Sa position exacte lui importait peu, il finirait bien en temps utile par s’orienter.

Pourtant, un élément le tourmentait : aucune des inscriptions qu’il avait pu voir sur le navire ne lui était apparue compréhensible. Comme si un mauvais génie avait transformé toute écriture lisible en un charabia hiéroglyphique. Il ne reconnaissait ni les mots ni les symboles utilisés. Il se sentait comme un enfant de cinq ans dans une chambre remplie de livres sans images qu’il tiendrait à l’envers pour « faire comme s’il savait lire ».

Quelques icônes sur les boutons de contrôle de la salle de commande, le régulateur du four à micro-ondes, voilà les seuls signes familiers. Quel pouvait être ce peuple capable de construire un tel navire mais dont l’écriture lui était totalement étrangère ?

Il fouilla dans sa mémoire mais rien ne lui rappelait cette étrange écriture. Ni ses voyages en Russie, au moment de sa formation, ni ses permissions en Thaïlande, en Inde, en Chine et au Japon. Ni même ses cours de grec ancien à l’école et les séances de révisions avec son père, qu’Abbas s’acharnait à prolonger tant leurs moments d’intimité étaient rares.

Le père d’Abbas, Abdallah, était ingénieur géologue. Brillant élève et titulaire d’une bourse, il avait eu la chance d’étudier à l’université de Leeds, en Angleterre. Lors d’un séjour chez un de ses condisciples à Londres, il avait rencontré Amina, une ravissante compatriote. Elle était anglaise par sa mère qui l’avait envoyée parfaire son éducation à Kent, mais elle jouissait d’un ravissant appartement à South Kensington. Subjugué par le raffinement et la beauté de la jeune fille, Abdallah en tomba éperdument amoureux. Grand et élancé, il sut toucher la jeune femme par son esprit et sa tendresse, malgré son anglais un peu cassé. Une fois son diplôme en poche, il rentra au pays et demanda sa main à son père. Ce dernier dirigeait une division d’une grande compagnie pétrolière arabe. Il était sunnite, riche et issu d’une famille renommée. Abdallah était chiite, pauvre, et son père, un modeste commerçant, est mort alors qu’il était enfant. Mais l’ambition et l’intelligence du jeune homme lui plurent. Abdallah était posé et rassurait beaucoup Ruth, la mère d’Amina. Le père finit par donner son consentement et proposa même un poste à Abdallah au sein de sa société.

Amina et Abdallah eurent un premier garçon qu’ils prénommèrent Ali, du nom du père d’Abdallah. Ce premier-né combla les parents de bonheur. Quatre ans plus tard naissait Abbas dans des conditions dramatiques. Après un accouchement douloureux, Amina mourut d’une hémorragie interne.

Ali et Abbas furent élevés par leur grand-mère, Abdallah étant en perpétuel déplacement. Chargé de la prospection de nouveaux gisements, il était envoyé dans des contrées dans lesquelles il était difficile à un homme veuf d’élever ses enfants, situation dont il semblait d’ailleurs parfaitement s’accommoder. Très vite, dès l’enfance, Abbas avait développé une passion pour l’histoire des civilisations anciennes. Son grand-père, très érudit, l’avait poussé dans cette voie et l’avait initié à quantité d’idiomes oubliés. À seize ans, Abbas savait déchiffrer la plupart des écritures hiéroglyphiques anciennes simples, il avait travaillé L’Iliade en grec ancien et aimait particulièrement assister à des messes syriaques en araméen avec sa grand-mère qui l’y emmenait à l’insu de son grand-père. La langue arabe, sa langue maternelle, qu’il maîtrisait parfaitement, lui paraissait simple jusqu’à l’ennui comparée aux écritures oubliées qu’il passait des heures à mémoriser.

La guerre mit un terme à sa passion.

À sa retraite, le grand-père d’Abbas avait investi ses économies dans la construction d’un grand ensemble immobilier dont les revenus lui assuraient le train de vie auquel il avait pris goût lors de ses années actives. Au début du conflit, une série d’obus réduisit à néant toute sa fortune en détruisant ses immeubles. Ruth s’était éteinte paisiblement l’année précédente. Veuf malheureux et déjà fort endetté par le projet, le grand-père ne supporta pas le choc et mourut d’une crise cardiaque sept jours plus tard. Sur la demande d’Abdallah qui craignait pour sa sécurité et qui ne pouvait faire venir l’adolescent auprès de lui, Abbas fut alors envoyé à Londres. Ce départ consacra la rupture du garçon avec sa famille. Son frère venait de terminer ses études d’ingénieur aux États-Unis et commençait une carrière outre-Atlantique. Son père était resté un étranger pour lui.

Ruth avait légué à Abbas l’amour de la discipline, un passeport britannique, sa chevelure auburn et ses yeux verts. Il fut envoyé chez une de ses lointaines cousines qui vit avec méfiance arriver cet étranger. Abbas continua des études secondaires mornes dans un lycée de la banlieue de Manchester. Six mois après son arrivée, il atteignit sa majorité et, pressentant que cela levait la seule raison qui justifiait encore l’hospitalité de son hôtesse, il remballa son sac et partit en laissant sur son lit une lettre et une boîte de chocolats en guise de remerciements.

Deux semaines auparavant, un officier recruteur était passé dans son école. Contrairement à ses condisciples, il n’avait pas fait de préparation militaire mais il fut tout de suite envoûté par cet étrange personnage à la fois rigide, coincé dans un uniforme serré au col et à la taille, et pourtant si prompt à engager la conversation avec les élèves.

L’armée offrait à Abbas le double avantage d’une nouvelle famille et d’une prise en charge financière. Il voulait avant tout s’affranchir de la tutelle de son père. Il présenta ses papiers et, sans plus de formalités qu’un questionnaire sommaire auquel il répondit par des informations brèves, on l’intégra au service de Sa Majesté. Il choisit la marine, fasciné par la perspective de faire son tour du monde. On lui proposa de passer un examen pour devenir cadet au Britannia Royal Naval College qui formait les futurs officiers de la marine de Sa Majesté. Il réussit brillamment l’examen et fut admis d’office à l’Académie, alors que bon nombre de ses condisciples étaient déjà issus de l’université. Pour autant il n’en tira aucune gloire. Il se serait d’ailleurs contenté d’un engagement en tant que simple marin.

Il fut un « bleu » exemplaire, un élève brillant à l’Académie navale, un junior warfare officer zélé durant son engagement sur le navire-école HMS Collingwood. Au bout de huit ans d’engagement, à vingt-six ans, Abbas atteignit le rang envié de field officer, devenant l’un des officiers supérieurs les plus jeunes de sa génération.

Sa formation puis ses affectations successives l’avaient conduit en maints lieux inconnus : les Îles Vierges, les Malouines, le golfe d’Aden, l’archipel indonésien, le Groenland et le cercle polaire pour une mission d’exploration scientifique.

À vingt-sept ans, récemment promu lieutenant-commander de la Royal Navy – capitaine de corvette dans la marine française – il découvrit sa passion pour les régions arctiques au cours d’une de ces missions. Il avait été affecté au HMS Endurance où il officiait en tant que second. Le brise-glace avait pour mission d’assurer la base arrière d’une expédition scientifique sur la banquise de l’océan Arctique. Au milieu de ce désert blanc, complètement hostile à toute vie, seules sa discipline et sa volonté lui assuraient la survie. Il en éprouvait un plaisir quasi ascétique. Il pouvait tenir des semaines à dormir sous une tente polaire, sans autre nourriture que des rations de l’armée et du thé. La marche était pour lui une satisfaction aussi bien physique que spirituelle. Il méditait tout en avançant mécaniquement un pied devant l’autre. Une fois qu’il avait chaussé ses raquettes et qu’il avançait sur la banquise, seules les crampes et les douleurs dues aux gerçures ou aux ampoules pouvaient le forcer à s’arrêter. Souvent, son équipe devait parcourir de longues distances en véhicule motorisé pour rejoindre le camp de base des scientifiques. Dans ces moments-là, il regrettait de jouir du confort de la cabine. Au bout de trois mois, il avait pris le rythme des expéditions hebdomadaires et attendait impatiemment le moment de rejoindre la banquise.

*

Toujours allongé sur sa couchette, Abbas se remémorait la mission qui marqua un tournant décisif dans sa carrière. Il en avait gardé un souvenir précis, fixé dans sa mémoire par la rédaction du rapport qu’il fit à l’issue du périple :

24 juillet 03 h 00 : Le premier quartier-maître Roger Penrose, le quartier-maître Steve Hawking et le matelot John O’Connor ainsi que moi-même le lieutenant-commander Abbas Shams sommes partis à l’aube, profitant des longues journées d’été au-delà du cercle polaire.

24 juillet 07 h 00 : Au bout de quatre heures de trajet, nous sommes bloqués par une crevasse qui s’était formée sur la banquise. Longue de plusieurs kilomètres, elle interdit tout passage à bord des véhicules à chenilles. Seul un équipage léger peut espérer traverser la succession de crevasses et de pentes abruptes qui se sont formées durant la semaine sous l’effet du réchauffement de l’atmosphère d’été polaire.

24 juillet 07 h 40 : Notre équipe a rebroussé chemin et j’ai transmis une demande d’envoi d’un hélicoptère léger pouvant assurer le ravitaillement en denrées et équipements vitaux dans l’attente d’une solution alternative.

24 juillet 12 h 00 : Retour au HMS Endurance et repli de l’équipement à bord. Fin de la mission. Abbas se souvint du pressentiment qu’un événement dramatique se préparait alors qu’il achevait d’écrire son journal.

Le lendemain, une urgence comme seules les situations extrêmes peuvent générer éclata soudain. Par communication satellite, l’opérateur de télétransmission du camp de base des scientifiques annonça qu’une épidémie de dysenterie avait frappé la moitié de l’équipe. Un nouveau membre, récemment arrivé, avait transporté une colonie de salmonelles dans un plat préparé qui était resté à dégeler un peu trop longtemps près du réchaud de la cuisine. D’ordinaire, les températures extrêmement basses dans ces régions rendent presque impossible ce type de contamination. Ceci explique sans doute le manque de vigilance des scientifiques tout heureux de voir leur ordinaire amélioré. La belle quiche lorraine fut vite engloutie et, six heures plus tard, les premières victimes se retrouvèrent à l’infirmerie. Pour les mêmes raisons qui avaient laissé une telle épidémie émerger, les réserves d’anti-diarrhéiques étaient limitées et furent épuisées en moins d’une journée. La moitié de l’équipe avait cessé le travail et risquait une déshydratation rapide. Pliés de douleur sur leurs couchettes, épuisés par les allées et venues incessantes aux latrines, ces explorateurs aguerris étaient terrassés, en proie aux tourments d’un enfer inattendu.

L’hélicoptère ne devant arriver que la semaine suivante, Abbas dut prendre une décision rapide afin d’éviter une catastrophe imminente. Il réunit les trois volontaires capables d’affronter la rigueur d’une longue marche, les fidèles compagnons de la veille, et tous les quatre furent conduits devant la grande faille nouvellement apparue. La petite troupe partit, chaussée de raquettes, pourvue de kits complets de survie et transportant les médicaments tant attendus.

Les notes de son rapport continuaient de défiler dans sa tête :

25 juillet 09 h 10 : Nous commençons notre traversée de la faille en raquettes. Le premier quartier-maître Roger Penrose ouvre la route. Plus habitué au cheminement sur un glacier, il sait reconnaître les crevasses qui nous barrent le passage.

25 juillet 16 h 00 : Nous avons cheminé à marche forcée, ne nous arrêtant brièvement que pour nous réchauffer, reprendre des forces et nous restaurer vers 13 h 00. Au milieu des rocs de glace, nous avançons péniblement, lentement, tantôt escaladant, tantôt nous laissant glisser le long des pentes givrées.

25 juillet 23 h 00 : Nous avons enfin franchi la plus grosse dépression de la grande faille. Nous sommes arrivés de l’autre côté. Nous avons dressé notre camp pour dormir trois heures en attendant que le soleil nous éclaire mieux.

26 juillet 02 h 30 : Nous avons tout remballé et repartons en direction du camp.

26 juillet 10 h 40 : Nous avons avancé d’un dizaine de kilomètres en direction de l’objectif. La progression est plus rapide que prévu. Nous venons de voir arriver deux Ski-Doo venus du camp à notre rencontre. Il s’agit d’un géophysicien et d’un météorologiste rescapés de l’épidémie. Nous partons avec eux pour rejoindre le camp.

26 juillet 14 h 30 : Nous sommes au camp. La fatigue se fait maintenant ressentir. Une tente et quatre lits de camp ont été mis à notre disposition pour dormir quelques heures.

26 juillet 19 h 30 : Le géophysicien qui était venu à notre rencontre nous a briefés sur la situation à notre réveil. Il nous a fait faire le tour du camp et nous a expliqué que les crises de diarrhée avaient heureusement cessé et que le tiers des malades étaient sous perfusion, tant ils étaient déshydratés. L’odeur des latrines est pestilentielle, malgré le froid. Nous les avons détruites et brûlées. 26 juillet 20 h 45 : Nous mettons en place des mesures d’hygiène plus strictes afin d’éviter tout développement ultérieur. La situation est sous contrôle.

27 juillet 01 h 35 : Nous avons reçu la photo satellite de la région demandée au commandement. Après avoir tracé un trajet de retour optimal pour l’Endurance, j’ai opté pour l’exploration d’un passage praticable à seulement deux heures de marche vers l’ouest du point de passage habituel.

27 juillet 03 h 15 : Dernier repas en compagnie de l’équipe rescapée du camp. Nous partons à bord de deux des six Ski-Doo.

27 juillet 16 h 25 : Notre progression est beaucoup plus rapide, bien qu’il soit souvent nécessaire de rebrousser chemin afin d’explorer un autre passage potentiel. Nous avons traversé la grande faille et reprenons la direction du navire sur terrain plat.

27 juillet 17 h 30 : Après avoir communiqué notre position au HMS Endurance, un véhicule nous a retrouvés en chemin et nous a fait parcourir le reste du trajet. Mission terminée.

À leur arrivée, ils furent surpris de trouver les membres d’équipage en liesse. Leur cheminement et le récit de leurs exploits les avaient tenus en haleine durant deux jours et demi. Soixante heures en tout et pour tout, le quatuor avait battu tous les paris lancés entre marins sur le temps nécessaire à faire l’aller et le retour.

Ils furent félicités pour leur bravoure et leur persévérance par le capitaine de l’Endurance. Ce périple rapporta une citation pour bravoure exceptionnelle à l’officier et ses trois hommes. Mais, au-delà des honneurs éphémères, Abbas fut reconnu par ses supérieurs comme LE spécialiste des équipées polaires et cela lui procura une joie et une fierté bien plus grandes.

*

Les années qui suivirent furent riches en explorations : glaciers en Antarctique, recherche d’avion écrasé dans la toundra canadienne, recherche de voiliers de compétition en perdition au sud du cap Horn… Grand Nord, Grand Sud, Abbas était volontaire pour toutes les missions extrêmes et l’état-major ne manquait pas de l’y affecter à chaque occasion. Il suffisait qu’une expédition se forme dans une zone où son navire croisait pour qu’un message de l’amirauté demande son détachement.

De toutes les régions où il avait été envoyé en mission, l’Antarctique avait sa préférence. Cet immense continent vierge excitait sa curiosité et sa soif de défis.

Promu à trente-huit ans au rang de commander, Abbas avait réussi à être détaché comme directeur des opérations d’une équipe de météorologistes pour une mission d’hivernage. Son sens de l’organisation et sa rigueur au travail donnaient à ses compagnons un réel sentiment de sécurité au sein d’un environnement pourtant particulièrement hostile.

Élevé dans une maison orientale, il savait créer une atmosphère confortable et chaleureuse quand toute l’équipe se retrouvait dans les baraquements. Il suivait le cuistot dans les moindres détails de ses menus pour s’assurer de la qualité de ce qui était servi et surtout de la variété, seul remède à l’isolement progressif que tous ressentaient.

Véritable hôte du camp, Abbas « recevait » ses membres tous les jours « chez lui ». Il ménageait régulièrement des surprises afin de sortir de leur routine ces scientifiques déracinés. Il s’agissait parfois d’un plat de fête originaire de l’une ou l’autre des nationalités représentées. Ou bien il organisait des jeux, des fêtes à thème et avait monté une petite troupe de théâtre qu’un physicien britannique animait. Il avait inventé un petit concours d’habileté aux fléchettes dont l’enjeu allait de minutes supplémentaires de téléphone satellitaire au choix du menu du lendemain. Il faisait en sorte que tous pussent gagner de temps à autre, même par chance, en modulant les conditions de gain. Personne n’était dupe et tous lui en savaient gré car cela ne réduisait en rien l’excitation du jeu. Le commander avait établi un rituel, le soir. Se rappelant les histoires que son grand-père lui contait avant de dormir, il organisa des tours de parole entre les différents membres de la communauté. Si bien que, chaque soir, l’un des participants racontait à l’assemblée, avec force détails et explications, une légende ou un conte issus de sa culture ou tout simplement une anecdote savoureuse.

Ce rituel avait forgé un véritable lien social entre les membres de cette mission. Bien que séparés par leur langue maternelle et leurs coutumes, ils avaient presque constitué une nouvelle religion. D’organisateur et hôte, Abbas avait atteint le statut de chef incontesté de la base.

Avec l’hiver arriva la longue nuit polaire. Par souci d’économie d’énergie, on éclairait peu l’extérieur, à part le terrain de carottage, pour éviter les obstacles et les trous durant les séances de travail. Abbas souffrait de cette absence de lumière, et surtout du manque d’horizon. Son champ de vision s’arrêtait au halo lumineux créé autour du campement. Lui qui s’était habitué aux grandes étendues marines et aux jours sans fin des expéditions polaires estivales, il appréhendait avec difficulté cette réalité nouvelle.

Pour échapper à la dépression, il se plongea dans l’étude des textes sacrés, le Coran, la Bible et les écrits des différents philosophes et théologiens à travers les âges.

La question de la religion revenait souvent dans les conversations à l’occasion des récits mythiques de la veillée, ou bien au cours du repas. On parlait des interdits alimentaires, des coutumes, de la condition des femmes et, progressivement, de théologie, des concepts fondamentaux des trois religions monothéistes. À l’exception d’un hindouiste, tous les membres de l’équipe étaient issus de communautés ou de peuples, juifs, chrétiens ou musulmans. On parlait de ce qui éloignait, mais aussi et surtout de ce qui rapprochait les dogmes. Abbas s’était attendu initialement à trouver parmi les membres de sa communauté essentiellement des laïques, voire des athées ou des agnostiques. Il fut surpris de constater combien religion et science cohabitaient chez ces météorologues, physiciens, géologues venus chercher le secret de la Terre en son extrémité désertique.

Ce fut sa première véritable expérience religieuse. De longues séances de méditation suivies de conversations à bâtons rompus avec ses compagnons sur le sujet qui frappait son esprit. Et toujours cette question, celle de la différence entre judaïsme, christianisme et islam, et de la cohabitation entre ces trois religions.

Abbas repensait souvent à cette mission.

*

Revenu sur sa couchette, contemplant la voûte céleste, repu, il laissait aller ses idées. Perdu dans ses pensées, le marin oubliait qu’il était aussi perdu en mer, probablement au-delà d’un des deux cercles polaires, sur un navire dont l’équipage disparu parlait une langue qui lui était inconnue. Juste avant de sombrer dans le sommeil, Abbas eut un bref sursaut de conscience durant lequel il sentit l’urgence de déterminer précisément sa position. Mais il laissa la torpeur reprendre le dessus et replongea dans ses rêves de glace.

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