Petits tuyaux à usage des aspirants au bonheur

Untitled1 copyfeat
20 Jun
On voudrait perdre du poids. On voudrait très exactement perdre trois kilos et demi. On voudrait très précisément perdre trois kilos et demi en deux semaines trois-quarts. On le souhaite vivement, de tout son âme, vraiment, on voudrait surtout que ça arrive vite, à la vitesse de la lumière, un peu sans rien faire, quasi sans broncher, sans sourciller, presqu’à notre insu. Mais vite, surtout. Là, tout de suite, avant les beaux jours, sinon c’est foutu.

On voudrait faire du sport, on voudrait perdre du gras, on voudrait brûler sa cellulite, on voudrait brûler des calories, on voudrait brûler son gras en cellulite, sa cellulite en calories, et puis ses vieux habits, aussi, et les vieux rideaux, les draps, un feu de joie, on voudrait tout brûler, tout. Mais vite, surtout, avant que le vent ne tourne, sinon c’est foutu. On doit se faire épiler. Nickel chrome, au poil, impeccable. On doit se faire lustrer, « brushinguer », gommer, redessiner, repasser, essorer, lubrifier, curer, récurer, « manu-pédicurer ». On doit se faire relustrer, vanner, traire, comme une vache à lait, se faire tanner, le teint halé. On doit se saper, se pomponner, s’astiquer, se farder, ravaler la façade pour surtout bien garder la face, comme si de rien n’était. Mais vite, surtout, là, tout de suite, avant l’amour, sinon c’est foutu.

On voudrait arrêter de fumer. Mais si on arrête de fumer, il nous faudra aussi arrêter le café. Et puis, se mettre au thé. Au thé vert de Chine, sinon c’est foutu. On voudrait aussi arrêter de boire. Mais on arrêtera de boire quand on aura arrêté de fumer. Parce que si on arrête de boire, il faudra aussi arrêter de sortir, sinon c’est foutu.
Mais si on arrête de sortir… À quoi bon perdre du poids? À quoi bon perdre très exactement trois kilos et demi ? À quoi bon faire du sport ? À quoi bon brûler son gras ? À quoi bon se faire épiler, lustrer, poncer… À quoi bon ?

Alors un beau jour, on arrête tout ça, on arrête d’attendre le déluge, de gâcher nos heures comptées, si précieuses, pour des broutilles, on arrête de s’hypothéquer, de se mettre en viager, de délaisser le présent en misant sur l’avenir, de remettre le bonheur à jamais. Un beau jour, on se dit plutôt que ça commence aujourd’hui, maintenant, sans plus tarder, dans chaque instant, à chaque heure et qu’il est grand temps de s’atteler à s’aimer sans conditions, avec ses kilos en trop, son gras, ses vieux habits, son air négligé. Un jour, on s’en fout de tout ça, comme de l’an 40. On s’en fout royalement et ça fait du bien.

Abonnez-vous à notre rubrique 'Nos Plumes en Ligne'