Prata au pays de la télé ratée – épisode 2

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16 May

Ceci est une histoire vraie. Toute ressemblance avec une personne existant est entièrement voulue, voire encouragée.

Prata ayant été acceptée en dernier recours, elle n’est avisée de sa chance inouïe que la veille du tournage de la première émission. À peine digère-t-elle le coup de fil fatidique pendant lequel elle doit feindre l’extase alors qu’elle se sent déjà fatiguée de tout ce qui l’attend, qu’elle reçoit sa première mission : écrire un sketch de trois minutes « pour se présenter ». Le temps alloué suffit, paraît-il, pour résumer toute une personnalité et toute une histoire de vie. Heureusement, son existence a jusque-là été un long fleuve tranquille, entrecoupé de quelques brisements de cœur anodins. Prata écrit. Un monologue soulignant son caractère loufoque et décalé. Elle, dont le sérieux a de tout temps été pris pour de l’humour noir, dont les plaintes et les états d’âme sont pris pour des plaisanteries, le moment est enfin venu de profiter de cet atout involontaire. Plutôt que faire rire sans le vouloir, elle ferait rire exprès ; de préférence, jusqu’aux larmes.
Prata a tout juste le temps de retenir son texte vierge, pas du tout le temps de le répéter – dû en partie à sa réticence de se produire devant le petit public que formaient ses coaches et ses concurrents, ironie du sort s’il en est – avant de se trouver, le lendemain soir, dernière participant de la soirée. Son tour vient peu avant l’aube, ce qui n’est pas sans lui rappeler le poème d’Hugo ; elle espère que son sort ne sera pas aussi tragique.
Pas encore consciente de ce qui lui arrive, elle se prépare à comparaître devant le saint Jury ; et accessoirement, des millions et des millions de téléspectateurs.
Quelque part en dehors de sa bulle d’habitude si réconfortante mais pour le moment carcérale, Prata entend la voix soporifique de la super-speakerine (une super héroïne de par son professionnalisme, son intelligence et son sens de l’humour) clamer :
« Cher Jury, je sais que vous avez déjà sélectionné le nombre de participants voulus, mais ce n’est pas fini ! Il nous reste une jeune femme, venue de très loin pour tenter de vous séduire… en tentant de vous faire rire ! »
Le Public semble bien aimer la rime recherchée, puisqu’il se fend en applaudissements surexcités. Prata, quant à elle, n’ayant fait que les quelques kilomètres entre son foyer et l’immeuble abritant la chaîne de télévision, ne comprend pas pourquoi on salue ainsi son déplacement. Les autres vivaient-ils tous sur place ?
Elle sent une main la pousser sur scène. Devant le fait accompli, elle bafouille sa tirade, parsemée de gestuelle burlesque et de grimaces grotesques – le summum du comique. Pas assez pourtant pour convaincre le Jury, qui aurait souhaité plus d’acrobaties grotesques, plus de contorsions caricaturales. Le Jury est sur le point d’éliminer Prata, chose qui la soulagerait, et mettrait un terme à sa mésaventure qui, quoi que courte, l’avait assez décontenancée.
Mais Prata se surprend à discuter avec le Jury. Que fait-elle ? Pourquoi cherche-t-elle à les convaincre de la garder ? Elle argumente, plaisante, fait la danse du ventre, supplie. Prête à tout pour charmer. Pour gagner.
Est-ce là son problème ? A-t-elle tellement peur de l’échec qu’elle accepterait de se prostituer devant un Jury inadéquat pour éviter de mettre fin à une aventure ratée d’emblée ? Peu importe. Le Jury a apprécié sa persistance. Elle poursuivra son chemin de croix. Elle a gagné. Sentant la défaite jusqu’aux os, Prata rentre chez elle, pleure tout son saoul, se douche, se change, et va au bureau. La vie continue, l’émission aussi. Elle n’est pas au bout de ses peines. À suivre…

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