Extrait du livre « Au bonheur de Yaya »

Zahi Haddad
AubonheurdeYaya_couverture featurecopy
16 Oct

Beyrouth, cinq heures du matin. Je patiente dans la nuit fraîche, les yeux fermés. À pleins poumons, je respire l’aube. Humide et vivifiante. Mon sac de voyage attend à mes pieds. Je profite de ces instants magiques, encore nocturnes, incroyablement paisibles dans la cohue du Liban des années 2010. Mais mon taxi finit par arriver et interrompt ma méditation. Le chauffeur s’excuse de son retard et je m’engouffre à l’arrière. Les vacances touchent à leur fin. Encore engourdi par la brièveté de mon sommeil, je m’affale sur la banquette arrière et nous démarrons avant de rejoindre l’autoroute. En contrebas, le port de Jounieh et ses vieilles maisons traditionnelles s’éloignent petit à petit, jusqu’à disparaître, sous le bitume luisant de quelques rares lampadaires qui filent vers le Sud. Vers Beyrouth et son aéroport.

À la radio, Feyrouz embrase délicatement les premières lumières du jour avec Nassam ’alayna al hawa[*], incontournable succès de la fin des années 60. Suprême symbole d’unité libanaise, sa voix est plus éclatante que jamais et déchire l’aurore naissante. Depuis l’enfance, la douceur de son timbre me berce, fixe mes rudiments d’arabe et me fait rêver par la poésie qu’elle exprime. Immanquablement, la nostalgie de mon enfance d’avant-guerre me gagne. À peine réveillé, je me sens comme dans un cocon, lové tranquillement dans mon siège. La tête perdue dans les brumes matinales, je revis avec plaisir les moments passés en famille, comme à la belle époque. Chez mes grands-parents. Comme si le temps et la guerre n’avaient pas entamé le Liban des années 70. Ni des suivantes. Derniers piliers de mon histoire, derniers référents indispensables, mon oncle, ma tante et de nombreux cousins continuent de me susurrer leurs anecdotes du temps jadis.

Mais, aujourd’hui, je dois repartir vers ma réalité. Avant de revenir. Encore une fois. Plus tard. Tous ces allers-retours entre ma terre natale et les rives lémaniques qui m’ont accueilli au début des années 70, me réjouissent et me régénèrent à chaque fois. D’une Suisse à l’autre, je vis les plus grands paradoxes, les contradictions les plus étonnantes, les plus belles expériences. Tout ce qui est possible au Liban est interdit en Suisse, presque honteux ou souvent mal vu. Tout ce qui est chéri et préservé en Suisse est piétiné au Liban. Malgré quelques vaillants stéréotypes, les cultures et les mentalités creusent les différences et les priorités entre le pays qui conserve tout, avec la plus grande gravité, et celui qui ne garde rien, dans une certaine forme de bonne humeur et de négligence générales.

Mon taxi file sur l’autoroute de bord de mer. Sur ma gauche, les quartiers de Dbayeh, Antelias, Jal el Dib, Zalka, Dora, Bourj Hammoud se succèdent, dans une triste monotonie soulignant le chaos architectural et urbanistique favorisé par de longues années de guerre et l’entreprenariat à tout crin. Leurs couleurs, leurs formes et leurs odeurs m’intriguent à chaque passage. Je n’en comprends pas toute la logique, ni les origines. Le spectacle à ma droite m’absorbe plus agréablement. La Méditerranée s’offre à moi. Ses déclinaisons de bleus, turquoises ou marines, m’apaisent. De ma fenêtre ouverte, je peux me remplir de ses embruns. Ses vagues et ses caresses emportent mes pensées. Irrémédiablement, Le vent a soufflé sur nous me fait plonger dans ses envoûtantes mélodies qui n’ont pas pris une ride en près d’un demi-siècle. Dans ses paroles qui me subjuguent et qui demandent au vent de me ramener vers le Liban.

Sans raison apparente, mon attention se fixe alors dix ans plus tôt. Sur l’an 2000, le grand tournant, tant attendu et imaginé par beaucoup, avec moult fantaisies et fantasmagories. Au final, pourtant, rien d’extraordinaire pour la planète. Pas de voitures volantes, pas de paix universelle, pas de machine à remonter le temps. Même si on en a rêvé très fort. Pas même de bogue informatique. Mais, pour moi, le passage au nouveau millénaire représente un choc infini. À la fin de l’été, il m’anéantit. Me jette à terre, hagard, le corps dénué de volonté, la tête incapable de raisonner. Vide ! Pourtant, j’étais convaincu que l’histoire ne pourrait pas se répéter. Cette année 2000, je la porte à bout de bras, noyée de mes larmes. À genoux. Mon immense chagrin est continuellement envahi par la colère, vieille connaissance qui me hante depuis de si nombreuses années. Je me sens alors prêt à tout casser autour de moi, à crier comme un fou, à tout envoyer balader. Fermer les yeux. Libérer mon esprit et disparaître.

La tête en arrière, les yeux plantés dans le plafond molletonné et pointillé de la voiture qui m’escorte, je me remémore les quelques lignes que je couchais alors à la hâte sur le papier. Pour ne pas oublier. Pour capturer à jamais des instants, des mots et des sensations. Mais, au fil des ans, je comprendrai que, de toute façon, l’oubli n’existe pas, que nos fragilités nous accompagnent toujours, fidèles, avec plus ou moins de ménagement. Je comprendrai que seule la raison pourra me tendre la main et que l’amour, seul, me donnera la force de la saisir. Pour accepter, grandir et poursuivre ma route.

Au moment où nous bifurquons à gauche, la voix cristalline de Feyrouz se tait. La mer n’est déjà plus qu’un souvenir. J’aperçois furtivement le centre historique de Beyrouth, étonnante maquette vivante patiemment reconstituée à l’identique, après un indicible acharnement de fer et de feu. Avec ce virage, je sens que le temps de la révolte arrive. Que l’essentiel est ailleurs. Qu’après dix ans de travail acharné, dans la même entreprise, il est temps de passer à autre chose. De penser à moi. De redonner un sens à ma vie. D’être radical et absolu.

Furtivement, j’aperçois alors l’hippodrome et ses pins centenaires qui déboulent à ma gauche. Impériaux, ils me toisent et me défient. Calmement, je décide de démissionner. Sans lendemain. Mais, avec une assurance, une seule idée en tête. Revenir au Liban et tenir la promesse que je me suis faite, il y a dix ans de cela.

Au bout de la route, devant un dernier barrage de l’armée libanaise, j’émerge de mes contemplations. L’aéroport pointe le bout de ses ailes, tandis que, dans le taxi, les haut-parleurs de la radio grésillent bruyamment, avant de changer de registre et d’enchaîner avec ce qui doit être du hip hop.

Ragaillardi et heureux de ma décision, je bondis hors de la voiture et me projette déjà dans mon prochain voyage au Liban, celui qui me permettra de déchiffrer mon histoire. Mais, avant cela, je sais que je devrais encore trouver la force nécessaire pour dompter ma lénifiante réalité. Me relancer dans la vie.

[*]Litt : Le vent a soufflé sur nous.

Abonnez-vous à notre rubrique 'Nos Plumes en Ligne'