Andrea & Magda, une autre façon de photographier la Palestine

Florence Massena
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07 Jan

Durant le Mois de la Photographie à Paris en novembre, le couple franco-italien Andrea & Magda a présenté « The Palestinian dream », une exposition sur le développement du capitalisme en Cisjordanie. Plus habitués aux scènes d’affrontements et de destruction que celles concernant la vie économique, les visiteurs de la TD Galerie ont pu appréhender la Palestine d’une autre manière. Un choix aussi engagé que professionnel pour ces passionnés de la région.

À l’origine de ce projet photographique à deux objectifs, une rencontre : celle d’Andrea, Italien de 38 ans, et de Magda, Française de dix ans sa cadette, à Beit Sahour, petit village en-dessous de Bethléem en Cisjordanie. En 2009, Andrea enseigne la musique aux enfants, après des études de droit et des premiers pas dans la photographie, par hasard, lors de manifestations très violentes contre le G8 à Gênes en 2001. De son côté, Magda vient d’arriver en Palestine pour un volontariat européen, et souhaite prendre une année sabbatique afin de se concentrer sur le photo-journalisme. Entre eux, l’alchimie est immédiate, et leur duo se forme naturellement, autour de photographies des files d’attente des Palestiniens au checkpoint de Bethléem pour se rendre à Jérusalem lors du Ramadan. La jeune femme part quelques mois en France, puis entame l’aventure de revenir de Paris en Cisjordanie en voiture, rejointe par son compagnon en chemin. « À l’époque, nous ne pensions pas devenir photographes à plein temps, nous avions des boulots à côté, se rappelle Magda. Mais en 2011, nous avons décidé de tout lâcher pour nous lancer. Nous étions très pauvres, nous mangions du hommos tous les jours… Et puis nous avons eu une commande du CICR, et le reste s’est enchaîné. » Cumulant projets institutionnels et petits reportages, ils finissent par se diriger vers des idées plus ambitieuses.

La Palestine, une passion commune

Le lieu de leur rencontre est aussi leur bureau à ciel ouvert depuis six ans, un intérêt pour cette zone occupée qui date de leurs premiers pas sur place. « Je suis l’ami d’un écrivain qui a voulu que je documente son voyage à pied de Rome à Jérusalem, raconte Andrea. Je me suis ensuite rendu de l’autre côté du mur, seul, et j’y ai rencontré de nombreuses personnes. Au retour, à l’aéroport de Tel Aviv, j’ai vu des enfants israéliens jouer, insouciants, très différents des petits Palestiniens que j’avais vus… Je me suis promis de revenir avec un projet de coopération italienne pour les enfants, et c’est ce que j’ai fait. » Ce qui a attiré Magda vers la Palestine est la curiosité, et la situation sur place l’a très rapidement motivée à en parler. Mais avec une règle d’or : raconter la Palestine « autrement ».

Éviter le « conflit éternel »

« Nous avons travaillé sur l’Oktoberfest, la fête de la bière du village de Taybeh en Cisjordanie, ce qui est très différent de ce que l’on voit d’habitude dans les médias, explique Magda. Cela nous a permis de comprendre que nous préférions le travail de profondeur. L’approche news est assez superficielle, car elle fait tomber les journalistes dans cette espèce de discours récurrent sur la violence et le “conflit éternel”, dans lequel rien ne change. Donc nous avons décidé de faire ce qui nous intéresse ! »

« The Palestinian dream » vient de cette envie de donner une image autre de la Palestine. « En vivant sur place, on s’est rendu compte de changements au niveau économique, détaille-t-elle. Ce qui nous a le plus marqués, c’est de pouvoir acheter des céréales importées dans un “Jumbo Supermarket”, une chaîne de magasins de produits d’importation, à Ramallah. Nous avons aussi commencé à voir des mendiants aux feux rouges, vision improbable auparavant ! Cette série sur laquelle nous travaillons nous a ouvert les portes d’un monde que nous n’aurions pas découvert autrement, nous qui sommes habitués à vivre dans un petit village et à faire nos emplettes dans des épiceries familiales. »

Le capitalisme, une autre arme du conflit israélo-palestinien

Cette image de la Cisjordanie paraît décalée, et donne ainsi à réfléchir : « Notre vision de la photographie est que les gens doivent s’approprier l’information, donc nous ne voulons pas leur donner un message en particulier. Bien sûr, nous avons une vision basée sur notre vie sur place et nos observations personnelles : on pourrait croire que ces changements sont positifs, mais ils sont en réalité illusoires. Ils arrivent dans des zones contrôlées par l’Autorité Palestinienne, où il existe des aides contrôlées par Israël, de la sécurité, donnant ainsi à une petite classe moyenne qui s’enrichit l’illusion de vivre très bien, au détriment de l’occupation. On nous a par exemple parlé d’un “Pass VIP”, une sorte de laisser-passer accordé à quelques rares privilégiés pour réaliser du commerce avec Israël. » Où est le rêve dans tout ça ? « Nous donnons à voir l’illusion d’une réalité, en référence à l’“American dream”, mais aussi le côté surréaliste de la situation », précise Andrea.

« Cela crée une situation absurde, que personnellement nous observons sur plusieurs années », renchérit sa compagne. Face à l’occupation, tout cela paraît très superficiel, alors que cela aura une réelle conséquence politique dans l’avenir. Tous ces signes du développement économique dépendent de la bonne volonté de donateurs internationaux, qui ont intérêt à ce que la situation se pérennise. Accorder un pouvoir commercial à un élite palestinienne ne les rendra que moins enclins à se battre, car à quoi bon changer la situation quand on vit dans un confort bourgeois ? »

Andrea & Magda n’en ont pas encore fini de travailler sur la question. Après avoir exposé à Foiano en Italie, à Perpignan et à Paris, ils recherchent une prochaine destination pour faire découvrir leur travail. « The Palestinian dream » n’est pas encore terminé : ils comptent continuer d’enquêter, avec peut-être à la clé la rédaction de leur premier livre. Mais ce n’est pas leur seul projet : au Sinaï, ils vont régulièrement à la découverte de parcs touristiques abandonnés.

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