Arslane Bestaoui met en lumière un quartier d’Oran et ses femmes

Florence Massena
© Arslane Bestaoui © Arslane Bestaoui
30 Jan

Dans le cadre de Photomed Liban, le photographe algérien expose à la galerie Station sa série « Les femmes de Sidi el Houari », un hommage touchant et pudique à un quartier d’Oran et à ses habitants. Au travers des femmes, l’artiste a réussi à figer dans le temps un pan de la mémoire de la deuxième ville d’Algérie.

Pour comprendre l’intérêt d’Arslane Bestaoui envers Sidi el Houari, il faut en connaître l’histoire : il s’agit du premier des douze quartiers d’Oran, sur le front de mer, qui a été occupé successivement par les Espagnols, les Turcs, les Français puis les Algériens. À l’époque où le photographe s’y est intéressé, il comptait travailler sur le patrimoine, en immortalisant les bâtisses à moitié effondrées, mais l’approfondissement de sa réflexion l’a mené aux femmes. « Elles sont très fortes, et s’occupent de tout, souligne-t-il. De la maison, des enfants, en ayant parfois deux emplois en même temps, alors que leur mari ne travaille souvent pas. » Il s’est ainsi focalisé sur une partie de la communauté féminine du quartier, à son image : « Elles sont délaissées, veuves, divorcées, prostituées, obligées de travailler pour nourrir leur famille. » Sa position d’homme ne lui a pas rendu la tâche plus dure : « Je suis allé les rencontrer, certaines ont refusé, d’autres ont accepté, et m’ont même invité chez elles ! Une fois que le courant passe, il n’y a plus aucun problème. »

Grâce à leurs poses naturelles, en plein travail ou entres voisines, ces femmes entraînent le public à découvrir la vétusté, mais surtout les couleurs, de leur quotidien. « Bien que je vienne de la ville Tlemcen, où j’ai grandi et étudié, ce quartier m’a ému car il fait partie de mon patrimoine, après tout, cela m’appartient, détaille Arslane Bestaoui. J’ai donc choisi de faire passer un message sur le délabrement de Sidi el Houari : il est délaissé, comme ses habitants, d’où mon choix de mettre l’humain au centre des clichés. De plus, c’est un lieu historique, à l’origine d’Oran, et très populaire. L’atmosphère y est très spéciale, très chaleureuse, sans tabous, tout le monde s’y connaît et les gens ont le sourire. » Depuis la prise des photographies, pendant toute l’année 2013, une partie des lieux a été rasée et certaines familles ont été réinstallées dans des appartements d’une autre ville.

Une approche naturelle et délicate des sujets

Ce travail a été rendu possible grâce à un prix de l’institut World Press Photo en 2012, et l’exposition s’est d’abord rendue à Savary-sur-Mer pour l’édition 2014 de Photomed France avant de rejoindre Beyrouth, puis l’Institut français d’Oran en février. Une belle réussite pour Arslane Bestaoui, qui n’a commencé la photographie professionnelle qu’en 2011, après une rencontre avec Patrick Zachmann, membre de la coopérative Magnum Photos en reportage sur l’identité juive dans un quartier de Tlemcen. « J’ai commencé à améliorer ma technique, puis j’ai rencontré Hocine Zaourar, gagnant du grand prix World Press Photo 1997. Il m’a aidé à travailler, d’abord sur du photo-documentaire. » Son objectif est en effet assez proche du journalisme, même si la touche artistique se retrouve dans les couleurs et le choix du cadre.

Fait qui ressort vivement en regardent la série, les sujets ne sont pas mis en scène, et la lumière reste naturelle : « Je laisse les personnages décider de leur pose, je me fais oublier de la prise de vue, pour rendre l’atmosphère réelle. Peu de femmes regardent l’objectif, je mise aussi sur le hasard. » Ainsi, la vie se déroule devant l’appareil du photographe : une cuisine verte décorée avec soin, une chambre rouge sans grand ameublement, un patio où les femmes discutent ou étendent le linge, des paraboles sur les toits, des enfants en train de jouer dans la rue… « Les femmes lavent le linge tous les jours, explique Arslane. Ce sont des petites maisons où vivent beaucoup de gens, c’est donc obligatoire. Elles se retrouvent sans arrêt entre elles, passent se voir, c’est très convivial et tout le monde partage ce qu’il a… Tout sauf la parabole ! »

Au-delà de la photographie, il a aussi beaucoup échangé avec elles : « Je leur ai demandé à toutes la même chose : “Pourquoi ne changez-vous pas de lieu ? Pourquoi ne tentez-vous pas de sortir de votre condition ? ” Leur réponse, la même partout, m’a vraiment touché : “Ma vie est là, je l’ai vécue et maintenant je fais ça pour mes enfants. C’est eux qui me donnent l’énergie et la motivation pour continuer.” J’ai donc aussi pris les enfants en photographie, avec leur mère ou lors de leurs jeux, quand aucun homme n’est là. C’est la femme qui fait tout. »

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« Les femmes de Sidi el Houari », par Arslane Bestaoui

Jusqu’au 11 février à la galerie Station

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