Bruno Boudjelal, l’enfant-artiste de la Méditerranée

Florence Massena
77.2013 Bruno Boudjellal copy
07 Jan

Photographe, exposé notamment durant le Mois de la Photographie à Paris dans la Galerie du Pont-Neuf pour son travail Détours-Retour, auteur de Who knows tomorrow publié en 2010 et illustrateur de l’ouvrage Turcs d’ici en 1996, Bruno Boudjelal détient une histoire riche et mouvementée, entre la France et l’Algérie, qui l’a inspiré tout au long de sa carrière artistique. Très loquace sur sa vie et ses passions, il sait raconter avec entrain son parcours peu commun.

C’est en 1993 qu’un appareil photo lui atterrit dans les mains. « Je partais en Algérie rencontrer ma famille paternelle pour la première fois, et un ami m’a dit que je devais absolument prendre des photos, se rappelle-t-il. Je n’y connaissais rien ! Quand on m’a demandé quel type de pellicule je voulais utiliser par exemple… J’avais vu une exposition avec des photos en noir et blanc, donc je me suis dit que cela doit se faire de cette façon. Je n’avais aucune formation ni aptitude, si ce n’est ma passion pour le cinéma, et je me suis lancé là-bas, en pleine guerre civile. » Bruno Boudjelal a ainsi rencontré sa famille algérienne, contre l’avis de son père, qu’il a cependant réussi à emmener avec lui en 1997, après 44 ans d’absence. « Je pensais que cette expérience allait nous rapprocher, mais ça a été le contraire, il m’en veut beaucoup et nous ne sommes plus en contact. Cette première période algérienne est pour moi un symbole d’échec : du côté français, mes voyages ont été perçus comme une trahison, et je ne suis plus en contact qu’avec un cousin, je n’ai pas réussi à rapprocher mes deux familles. » Malgré cette situation, le fait de trouver une partie de ses origines l’a aidé d’une manière personnelle : « J’ai pu devenir père. » De toute cette période, de 1993 à 2003, est issue une série de photographies sur la famille retrouvée. « En 2003, la situation s’étant calmée, j’ai pu visiter le reste de l’Algérie, alors qu’avant mon travail était circonscrit à la famille et à Alger, et j’ai senti que c’était la fin des allers-retours, explique l’artiste. Je me sentais enfin familier des lieux, j’avais un rapport plus profond avec le territoire. »

Voyages et recherche de soi

Bruno Boudjelal s’est remis à voyager de 2009 à 2013, pour travailler sur son rapport au pays, créant ainsi trois nouvelles séries : l’une sur Franz Fallon en Martinique, sa femme étant Martiniquaise, la deuxième en couleur sur la circulation en Algérie, et la dernière autour des « Harragas », les Brûleurs, ces migrants qui partent en bateau. « Ils se procurent des cartes SIM italiennes ou espagnoles afin de trouver leur chemin : j’ai réussi à me procurer des films tournés lors de ces traversées, que je vais utiliser pour une installation. Ce qui a réellement marqué la fin de mon travail algérien a été de prendre le bateau d’Alger à Marseille au printemps 2013, en souvenir de mon premier voyage en sens inverse, alors que depuis je n’avais jamais repris le bateau pour m’y rendre. J’ai enchaîné avec une résidence à Marseille, ce qui m’a permis de prendre le temps de réfléchir à mes rapports avec ma famille et leur pays. Étais-je légitime là-bas ? Et, puisque je me sentais comme chez moi à Marseille, je me suis aussi demandé si cette sensation était un fantasme ou une réalité. » Mais alors, où se niche son appartenance ? « Tous ces voyages, depuis 20 ans, sont-ils des détours pour mieux revenir en France ? », s’interroge-t-il, perplexe. « En fait, c’est encore à voir ! » L’Algérie, en tout cas, il n’y vivrait pas : « Il y a quelque chose de trop violent là-bas, de chaotique, qui bouge trop, alors que c’est plus calme de l’autre côté de la Méditerranée, plus balisé. J’y ai vécu mes plus grandes amitiés, et expérimenté de nombreux sentiments paradoxaux, mais c’est un pays très dur. »

Interrogé sur la question de l’identité, l’homme devient pensif. Il pense qu’être bercé par des origines multiples est une « richesse », mais que « ce n’est pas si évident que ça car la société française ne permet pas aux jeunes possédant plusieurs identités d’en tirer quelque chose de positif. » Il travaille sur les banlieues depuis trois ans, et est confronté à des jeunes issus de l’immigration : « C’est une histoire de cheminement individuel, qui dans mon cas a été lent, difficile et douloureux. Je sais que la Méditerranée est un mélange d’identités, mais actuellement ce n’est pas facile de se construire ainsi dans une telle société. Quand ces jeunes de moins de 20 ans me parlent, je sens beaucoup de frustration, une idée d’entrave plus que de libération. » Ces idées influencent le travail de l’artiste, qui admet volontiers un engagement politique. « Les artistes relatent leurs expériences personnelles, interrogent leur propre rapport au monde… Et tout est politique, dans le sens du rapport à la société et à l’environnement. »

Toujours plus d’idées

Enfant de la Méditerranée mais aussi de la banlieue, Bruno Boudjelal travaille sur ce thème, tout en continuant en parallèle deux projets sur l’Algérie. « Mais je ne fais pas que de la photographie, tient-il à souligner. Mon prochain livre sort en 2015, et je prépare une installation vidéo ainsi qu’un projet musical avec le MuCem, qui devrait être produit également en région parisienne et à Alger. Je suis intéressé par plein de choses, avec un lien plus fort avec l’image animée, un média au final plus ouvert, même si la photographie m’a protégé lors de mes premiers voyages, tel un paravent, une justification permettant de prendre de la distance avec les gens. » Son emploi de temps est rempli d’expositions à naître, et même d’un possible court-métrage sur l’ancien bidonville de Nanterre, comme s’il ne pouvait s’arrêter de découvrir et de créer.

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