Poline Harbali, une quête identitaire entre la France, la Tunisie et la Syrie

Florence Massena
© Laure-Anne Sortais © Laure-Anne Sortais
11 May

Âgée seulement de 25 ans, Poline Harbali est une artiste qui a dû enquêter des deux côtés de sa famille afin de se trouver elle-même. Née à La Rochelle d’une mère franco-tunisienne et d’un père syrien, elle a étudié la philosophie, avec une spécialité esthétique, à Nantes, puis à Montréal et à Barcelone en 2011. Du 13 au 15 mai, elle expose sa série « Mémoires de famille » à l’exposition Jabal, à Beyrouth.

Étudiante en philosophie sur les notions d’art et de quête identitaire, ce sont les circonstances qui ont poussé Poline Harbali à passer de la théorie à la pratique : « En 2011, j’étais à Barcelone. Le début du conflit syrien a modifié mon rapport au travail philosophique. Je me suis donc inscrite à l’Institut supérieur des Arts appliqués à Paris, et je me suis tournée vers le dessin ». Elle entre alors en contact avec sa cousine Lynn, toujours à Damas, qui lui donne des informations sur tout un côté de sa famille, dont elle ignore beaucoup. « La vie de mon père est assez obscure, explique-t-elle. Ce lien avec ma famille syrienne, c’était une porte d’entrée vers la vie là-bas, la culture… J’ai pu tisser une toile avec les événements que l’on m’a raconté et créer des liens. Mais j’ai aussi fait ce travail du côté de ma famille maternelle. Ma grand-mère était Tunisienne, je suis une enfant du métissage. C’est une sorte de quête identitaire très personnelle. »

Cette recherche a débouché sur la série « Mémoires de famille », qu’elle expose à Beyrouth. Il s’agit de photographies de famille, de la vie quotidienne, recouvertes, dessinées, brodées, cousues, brûlées, « enfouies, car ce qui est important ce n’est pas ce qu’elle est, mais ce qu’elle est devenue ». « Le manque de savoir, d’informations, sur le passé, m’ont menée à un fantasme, nous dit la jeune artiste. Sur ma famille, sur mon père, et sur moi-même. Je n’avais pas vraiment de but au départ, mais à force de collecter les photos, j’ai senti le besoin de me les approprier, il s’agit de mon patrimoine ! Travailler sur ces documents m’a permis de créer un récit, une histoire basée sur des réalités mais selon mon imaginaire. » Poline Harbali ne souhaitait pas aborder le conflit syrien, mais la guerre a su trouver son chemin au travers des « guerres de famille » : « J’ai retrouvé les mêmes choses des deux côtés, une sorte de guerre morale, une confrontation des valeurs. » Elle-même a senti ce conflit, entre son éducation et le pays où elle a grandi, la France. « C’est une sorte de dualité morale entre la façon dont on doit apparaître et les valeurs que j’ai reçues. En France, je ne me sens pas correspondre aux idées véhiculées, alors qu’après avoir rencontré mon cousin Ali à Cologne, pour la première fois, j’ai senti que j’étais à ma place tout en ressentant un grand décalage culturel. » Il s’agira de sa première fois à Beyrouth et au Proche-Orient, expérience qu’elle anticipe avec joie, si proche de la Syrie qu’elle n’a jamais connue.

« Mémoires de famille » a cependant une suite, plus féminine et engagée. « Je travaille depuis deux ans sur la place des femmes dans les valeurs culturelles, pas religieuses, plutôt sur la place de la femme dans les sociétés française et syrienne, détaille-t-elle. J’utilise pour ce faire la broderie et la couture, médiums considérés comme féminins, traditionnels, domestiques, qui occupent Hélène pendant le voyage d’Ulysse par exemple, qui servent à décorer la maison. C’est du tissu donc ça a du volume : je peux le froisser, le brûler, le sculpter… » Ce sont de nouvelles photographies et anecdotes offertes par son cousin qui l’ont remise au travail, car « c’est une énigme non résolue », mais avec un angle nouveau. Ayant rejoint le collectif artistique World Wide Women, l’artiste s’est naturellement dirigée vers un mélange de son travail sur les femmes à celui sur sa famille, en collaboration avec la photographe anglaise Anouska Beckwith. « Je souhaite créer un lien, un pont entre le rapport de la femme à la société et la féminité au sein de ma famille, en me basant sur l’imaginaire féminin », explique-t-elle avec un sourire décidé.

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