Valérie Vincent, du divertissement pour faire oublier le quotidien

Florence Massena
© David Hury © David Hury
28 Jul

La réalisatrice et metteuse en scène française, Valérie Vincent, aurait dû étudier le droit. Mais c’est la scène qui l’emporte. Elle monte donc sa propre compagnie de théâtre pendant huit ans et devient la directrice artistique d’une compagnie nationale.

Valérie Vincent vit depuis 10 ans au Liban, mais s’est construite en France, au travers de la direction artistique, ce qui lui permet de travailler et développer des projets avec une population souvent défavorisée et d’ouvrir le champ de ses possibilités, avec notamment la réalisation d’un « spectacle monumental » à Paris. L’ouverture d’une boîte de production la pousse à faire des documentaires sur de grandes personnalités politiques et sociales mais, surtout, à venir au Liban pour un film intitulé Les cendres du Phœnix. Pendant un an, elle explore le pays de fond en comble, malgré les barrages et la situation politique, afin de retranscrire ce qu’elle appelle « la renaissance du dialogue des cultures ». Réalisant qu’il y a quelque chose à faire au niveau du théâtre francophone, revenant à ses premières amours, elle s’installe pour de bon à Beyrouth, où elle ouvre son école de théâtre, « Lange et expression ». Elle accueille environ 75 élèves par an, de tous âges.

Entre apprentissage et mise en scène

« Je cherche à apprendre à mes élèves tous les aspects du théâtre, de l’élocution à la scénographie, en passant bien entendu par la gestuelle mais aussi l’Histoire et la mise en scène, de manière légère et ludique, explique-t-elle. L’important, c’est de les ouvrir à des choses auxquelles ils n’auraient pas pensé. » Elle travaille aussi sur le développement des idées et l’improvisation : « Il se passe des moments magnifiques tous les jours, particulièrement avec les enfants, qui se livrent facilement. Leurs idées fusent, abondent, cela permet de rester jeune ! » Valérie Vincent se focalise beaucoup sur le développement personnel mais aussi l’esprit d’équipe, portant avec poigne ses élèves vers la tolérance et l’écoute.

Parallèlement, elle n’a jamais abandonné la mise en scène, qu’elle pratique avec ferveur. Elle a ainsi monté une troupe d’enfants comédiens, qui a interprété Molière l’an dernier, et qui devrait se produire de nouveau à la fin de l’année 2015. La dernière pièce qu’elle a mise en scène, L’illusion conjugale, sera jouée du 16 au 18 août au Palais de la Municipalité de Deir el Qamar dans le cadre du Festival de Beiteddine. « Il s’agit d’une pièce écrite par Eric Assous, qui raconte l’histoire d’un couple déchiré, un drame conjugal dans lequel la femme tente de faire réagir son mari. Bien sûr, les répliques sont percutantes, piquantes, mais j’ai choisi de donner une tournure dramatique à cette comédie, car le texte pousse les couples à réfléchir sur leurs relations. » Elle a également travaillé sur la pièce Matriochka de Valérie Cachard, qui est pour elle « le livre de chevet que toutes les femmes devraient avoir, car il répond à toutes leurs questions. La pièce devrait tourner prochainement dans différents pays de la région.

La goutte d’eau en trop

Mais Valérie Vincent n’a pas pour autant laissé tomber la réalisation. Tout est parti d’un film sur la vie d’un immeuble âgé de 75 ans, comme il en existe tant à Beyrouth, où elle a vécu pendant 10 ans, au second étage, y établissant même au troisième étage son école de théâtre. La tempête Zeina, en janvier dernier, a bouleversé sa vie, ainsi que son film, qui a pris une toute autre tournure, activiste et intimiste.

Le cèdre et l’acier aurait dû être l’histoire de la vie, sur plusieurs années, des habitants de l’immeuble où résidait Valérie Vincent jusqu’à encore récemment, derrière le Spinneys d’Achrafieh. « J’ai directement été touchée par la façon dont vivent ces résidents, raconte-t-elle avec émotion. Toutes les portes sont ouvertes, les gens sur les paliers, c’est une vie très simple et humaine, qui est malheureusement appelée à disparaître dans le Beyrouth moderne, dont on a soldé la mémoire au profit de la spéculation immobilière. Ces gens sont très vite devenus comme une seconde famille pour moi. » Afin d’immortaliser ce moment suspendu, au bord du vide, elle a réalisé un film, coproduit par les maisons de production française A propos et libanaise Dark Side. « Je tournais un peu tous les jours, tranquillement, afin de montrer leur vie. J’ai conscience qu’il s’agit d’une goutte d’eau dans l’océan, mais ça me semble important d’en témoigner, d’en garder trace. »

Bien sûr, la réalisatrice voit que l’immeuble est en mauvais état, et en alerte sa propriétaire, résidant aux États-Unis. Problèmes d’isolation, d’humidité, de réseau électrique… « Tout se détériorait mais je ne parvenais pas à faire réagir les responsables de l’immeuble, témoigne-t-elle. Puis, la nuit du 6 au 7 janvier, j’entends un énorme bruit. Le toit d’une terrasse s’était effondré ! J’ai appelé la propriétaire, et en un rien de temps tout était balayé et nettoyé, réparé à la va-vite. Puis je me suis aperçue qu’il pleuvait dans mon école de théâtre. J’ai tout fermé en urgence, essayé d’avoir de l’aide mais peine perdue. » L’eau s’infiltre chez elle, l’obligeant à quitter les lieux précipitamment. En une semaine, tout s’effondre peu à peu, les fissures se multipliant, des bouts de plafond atterrissant chez Valérie Vincent, ses murs gonflant, gorgés d’eau. Cette dernière déménage, non sans filmer les dégâts, et envoie un expert, qui lui confie que l’immeuble devrait s’effondrer. « C’est vraiment dangereux, il y a des familles dans le bâtiment ! J’ai essayé d’alerter l’opinion, mais rien n’a bougé. La propriétaire a récupéré les clés, sûrement pour réaliser quelques travaux et trouver de nouveaux locataires… »

L’axe de son film change alors complètement, le personnage central devenant la réalisatrice elle-même, bouleversée. « Tout s’est effondré, au propre comme au figuré, confie-t-elle. C’est quelque chose que j’ai très mal vécu ! Au final, j’ai accéléré le tournage et l’édition, car je souhaite alerter l’opinion et réunir des gens pour trouver des solutions pour les résidents. C’est un drame humain qui s’annonce, et personne ne bouge. C’est un danger dont on n’a pas conscience ou qu’on ne souhaite pas voir, c’est l’histoire du cèdre confronté à l’acier. » Le cèdre et l’acier, réalisé en partenariat avec L’Orient-Le Jour, représente pour Valérie Vincent une sorte de thérapie pour le choc qu’elle a vécu, mais aussi un message, à Beyrouth, ses promoteurs immobiliers mais surtout à ses citoyens, sur une disparition en cours. Sortie prévue en janvier 2016.

Malgré ce choc et une vie surchargée de travail et de projets, Valérie Vincent ne compte pas abandonner le Liban. « J’ai le sentiment d’être utile ici, j’aime ce pays comme un enfant malade qui ne vivra peut-être pas de rémission, mais on n’abandonne pas un enfant malade, confie-t-elle. Je tâche de faire ce que je peux à mon niveau, d’apporter un peu de bonheur dans le quotidien, même si ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan. »

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