« Yallah Bye », une B.D. sur la recherche d’identité en temps de guerre

Florence Massena
© Nicolas Guerin © Nicolas Guerin
03 Feb

Publiée aux éditions Le Lombard en janvier 2015, la bande dessinée Yallah Bye, écrite par Joseph Safieddine et dessinée par Kyung-Eun Park, raconte l’histoire d’une famille franco-libanaise prise dans la tourmente de la guerre de 2006 lors de ses vacances. Le scénariste revient sur le récit, tiré d’une histoire vraie, celle de sa famille mais aussi la sienne.

À seulement 28 ans, Joseph Safieddine a déjà plusieurs bandes dessinées à son actif en tant que scénariste, dont trois sur le Liban : Les lumières de Tyr, Je n’ai jamais connu la guerre, et la dernière en date Yallah Bye.

Comme tous les étés, Mustapha emmène sa famille dans son pays d’origine, le Liban. Retrouvailles amicales et soleil au programme. Mais nous sommes en 2006, à Tyr, dans le Sud du pays, et les bombes lâchées par Israël, au nom de la lutte contre le Hezbollah, ont tôt fait de transformer ces vacances en cauchemar… 24 ans plus tôt, dans une situation similaire, Mustapha s’était exilé en France. Que fera-t-il, cette fois-ci, entre impuissance et culpabilité ?

Une histoire d’identités

Franco-Libanais ayant toujours vécu en France, Safieddine est revenu avec cette histoire sur l’événement qui a le plus marqué sa famille. « Cette période nous a bouleversés, raconte-t-il. J’ai voulu réaliser une sorte de B.D. reportage pour parler de la première guerre que nous avons vécue au Liban, où je me rends tous les étés voir mes amis et ma famille à Tyr. » Mais un personnage se démarque : « Mon propre père a quitté le Liban lors de la guerre civile, et je l’ai vu toutes ces années rongé par son amour pour le pays, duquel il parle avec passion en France. J’ai donc centré mon attention sur Mustapha, le père, qui mène un combat intérieur pendant tout l’album. Le conflit est une occasion rêvée pour qu’il se rachète aux yeux de sa famille et de son pays, mais il a besoin de mettre sa famille en sécurité. Son parcours est touchant, car il finit par retrouver son identité dans ce chaos. »

Mustapha s’oppose donc à Anna, sa femme française, effrayée par la situation. « Elle le soutient mais se sent victime de la situation, décrit Joseph. Elle veut mettre sa famille à l’abri, et finit par rejeter le pays. Plus égoïste et réaliste que son époux, elle voudrait partir le plus vite possible. » En parallèle, le fils aîné, Gabriel, comme le scénariste à la même époque, est coincé en France à regarder les informations, presque sans nouvelles. « C’est le point de vue européen, avec l’angoisse d’être loin des siens sans pouvoir communiquer régulièrement avec eux. À l’époque où je rédigeais cette B.D. en 2010, il y a eu le séisme de Haïti, je regardais les interviews des proches des vacanciers à la télévision : c’est le même stress que j’ai exprimé. Gabriel ne peut même pas fumer une cigarette tranquillement, tandis que sa famille arrive à vivre quelques moments de calme sous les bombes. » Un sentiment d’impuissance que Joseph a vécu en cherchant de l’aide pour sa famille, qu’il manifeste au travers de la frustration de Gabriel, sans colère.

Pour sa part, il n’a jamais eu aucun problème d’identité : « J’ai reçu plein de choses très riches de mes deux parents, j’ai toujours adoré le Liban même si j’en ai été un peu coupé. Ma mère avait un peu peur et mon père était en proie aux doutes, donc je n’y ai pas beaucoup été et je n’ai pas appris l’arabe. Mais ma sœur vit aujourd’hui à Beyrouth, et je continue de venir, c’est une découverte exaltante de chaque instant, même s’il a fallu que je fasse le pas seul. »

L’optimisme pour le Liban

Dans Yallah Bye, les gens de Tyr sont également mis en valeur par les personnages, « qui symbolisent la générosité de mes amis là-bas, leur gentillesse. Ils ont tout donné à mes proches en 2006, se souvient Joseph. Même s’ils savaient que ma famille allait partir et qu’eux resteraient sous les bombes, ils en étaient heureux. Cela vient d’une générosité réelle. » La famille Safieddine est revenue dès 2007 au Liban, avec des amis, pour mieux leur montrer l’ampleur du problème et leur faire découvrir des aspects inconnus du pays. L’auteur se montre résolument optimiste : « Je pense que la diaspora libanaise ne perd pas espoir, qu’elle a toujours envie d’investir dans le pays d’origine, avec ce fantasme de vivre un jour ce qu’ont vécu leurs grands-parents là-bas. C’est une sorte de résistance au fatalisme, une énergie formidable ! »

Yallah Bye n’est qu’un pas de plus pour Joseph Safieddine, qui espère pouvoir présenter son ouvrage au Liban cette année. Il travaille actuellement sur deux projets : Un enragé du ciel avec Loïc Guyon aux éditions Sarbacane, et Salade Tomate Oignon avec Clément Fabre, une série d’histoires courtes, chez l’éditeur Vide Cocagne.

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Note : Joseph Safieddine et Kyung-Eun Park signeront l’ouvrage le 7 février à 15h à la bibliothèque de l’Institut du Monde Arabe à Paris.

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