Arles a accueilli nos mots

Arle Featured
13 Mar

Le 8 mars… journée de la femme. Pour que jamais plus les femmes ne soient obligées de baisser la voix et de taire leurs droits, la ville d’Arles se joint à la célébration internationale des Droits des Femmes. Des institutions, des artistes, des individualités arlésiennes se sont regroupées pour construire la manifestation des « Femmes en mouvement ». Cette manifestation propose des conférences, des spectacles, des films pour réfléchir à la place des femmes dans la société. Cette année, la ville d’Arles a accueilli un texte de Tania Hadjithomas Mehanna lu par Isabelle Grémillet, directrice de l’Oiseau Indigo diffusion. Voici le texte dans son intégralité :


De Beyrouth au reste du monde

Hier un homme est monté dans un bus. Hier cet homme s’est fait exploser dans ce bus. Il a été réduit en miettes et a grièvement blessé le chauffeur qui était seul à bord. Ça s’est passé dans la banlieue de Beyrouth. Pas très loin de chez moi. Enfin géographiquement pas très loin de chez moi. Parce qu’en réalité c’est très loin de chez moi. De là où moi je suis. De ce qui habite mes pensées, de ce qui fait ma vie. Je ne suis pas une barbare. Je ne tue même pas un cafard. J’ai juste envie d’aimer les autres, de lire, de créer, d’écrire des livres, de rire, de voyager, de boire, de manger et de faire l’amour, enfin toutes ces choses simples qui font ma vie. Je n’ai rien d’une héroïne, encore moins d’une martyre. Je ne suis pas une extrémiste et certainement pas une fanatique. Mon pays m’a donné toute la sensualité du monde. Mes cinq sens sont attisés en permanence jusqu’à l’extase. J’aime sentir l’odeur des arbres de mon pays, de la terre après la pluie, et du pain qui cuit. J’aime le goût du thym, celui des olives, du sumac et des pistaches grillées. J’aime regarder les couchers de soleil et cligner des yeux devant l’indécente lumière qui baigne mon pays. J’aime entendre la voix de mes parents, celle des voisins et ne jamais me sentir seule. J’aime caresser la vieille pierre de ma ville et la joue de mes enfants. Je suis née sur cette terre gorgée d’émotions qui sait comme aucune autre mélanger les bleus et les verts. Mais lui, il est né où ? Sur la même terre que moi ? Il a mangé du zaatar et du fattouch ? Il a caressé le front de sa mère ? Il est allé voir les Cèdres ? Il a lu ou entendu Gibran ? Il a visité les mosquées et les églises qui parsèment les paysages ? Il s’est baigné dans cette mer tiède comme une étreinte ? Il a écouté Feyrouz et Wadih el Safi ? L’homme qui est monté dans le bus avec la mort sur son ventre, avec la mort comme unique pensée, avec la mort dans le cœur et dans la tête, avec la mort comme présent et comme avenir, cet homme, je ne l’avais jamais vu.

Cet homme, je ne l’avais jamais vu même durant les pires heures de ce qu’on a pudiquement appelé chez nous « les événements », en réalité quinze années de guerre civile à l’horreur indescriptible. Beaucoup de sang, de douleurs et de larmes. Des disparus, des exilés, des morts, des blessés et tout un peuple assommé par l’étendue et le pouvoir du mal. Quand on a décidé de clôturer cette parenthèse qu’avons-nous fait pour être surs que cela n’allait jamais recommencer ? La responsabilité était floue, qui avait commencé ? Qui avait continué ? Qui avait tué ? Qui avait fermé les yeux ? Qui avait préféré se taire ? Les criminels se sont avérés plus nombreux que les victimes. Alors on a choisi de tourner une page qu’on a omis d’écrire. On a vite colmaté les brèches, réparé la pierre, bouché les trous et tenté de reconstruire les urgences. Mais personne ne s’est penché sur les âmes. Personne n’a consolé les esprits. Personne n’a tenté de comprendre. Personne n’a été écouté. Et donc personne n’a pardonné et personne n’a oublié. La vie est revenue et on a recommencé à rire, à aimer et à construire. Mais la guerre n’était jamais loin. La violence faisait parfois trembler le bitume et gronder le ciel. Petit à petit, elle a repris ses quartiers et ses aises. Et nous on n’avait toujours rien compris. Rien raconté. Tiré aucune leçon. Appliqué aucun principe. Résolu aucun problème. Aujourd’hui on est dans la tourmente et le mal s’est de nouveau greffé dans les pierres, les pavés et les cœurs. Et la peur règne en maître. Dans ma région mais aussi dans le monde. Si durant quinze ans nous étions isolés dans nos drames quotidiens, aujourd’hui la chape s’est étendue sur la terre. J’ai peur. J’ai peur parce que la barbarie trace son chemin. A coups de machettes, d’explosifs, de bombardements, de kamikazes, de tortures, de viols collectifs, de surdité extrême, d’indifférence criminelle.

On n’a jamais été aussi sourds, aveugles et muets que depuis que les images voyagent aussi vite et aussi loin. Des images si atroces, si insoutenables qu’elles en deviennent totalement irréelles. Et donc loin de toute réalité, loin, très loin, de toute réaction. Mais alors les mots ? Que peuvent les mots face aux larmes, à la douleur, à la peur ? Que peuvent les mots face à la barbarie ? Que peuvent les mots face aux maux du monde? Et si on leur accordait des pouvoirs ? D’énormes pouvoirs. Si les mots devenaient un véritable rempart contre le mal insidieux et rampant ? Si on allait dans les extrêmes du bien avec des mots simples, des mots vivants, des mots d’amour ? Extrémistes de la vie, les mots deviendront des cris chantés, des échos assourdissants, des hymnes à l’amour, des célébrations du bonheur, des racines profondes dans une nature à sauver, des gardiens d’une paix éternelle, des garants d’une humanité retrouvée. N’arrêtons jamais de témoigner. N’arrêtons donc jamais d’égrener nos mots comme un chapelet qui protège et qui rassure. N’arrêtons jamais de raconter nos histoires. N’arrêtons jamais d’exhorter nos douleurs. N’arrêtons jamais de chanter nos espoirs. Partis de tous les cœurs, dans toutes les langues, les mots d’amour, de foi et de pardon se rejoindront dans un espace unique. Un espace bien au-dessus de l’odeur du sang, du souffre et de la poudre. Un espace boomerang où les mots rebondiront et retransformeront les hommes et les femmes en ce qu’ils n’auraient jamais du cesser d’être, des fils et filles de la terre.

Des fils et des filles de la terre… cette terre si imbibée de sang aujourd’hui qu’elle se dérobe sous nos pieds. Filles de la terre, nous avons une mission. Celle de faire de nos maux des mots, celle de raconter nos histoires, celle de relayer nos témoignages, celle de faire de ces mots un rempart contre la barbarie. De victimes souvent muettes, de témoins souvent impuissantes, devenons gardiennes. Gardiennes de la paix. Gardiennes de l’amour. Femmes d’Afrique, femmes d’Europe, femmes d’Orient, femmes des Amériques, nous n’avons d’autre choix aujourd’hui que de faire régner en maitre la célébration de la vie, d’opposer au mal toute la splendeur du bien. Les frontières ne doivent plus exister qu’entre la culture de la vie et la culture de la mort. Femmes, faisons d’une humanité retrouvée notre ultime combat. Je porte la vie. Je donne la vie. Je suis la vie. Et je revendique le droit de ne plus jamais avoir peur.

Affiche « Femmes en mouvement » Affiche « Femmes en mouvement »





1621674_727241577306869_1171347608_n Extrait Arles « Femmes en mouvement »

Aujourd’hui à Arles dans le cadre de la journée internationale du droit des femmes, à l’initiative de la Ville d’Arles et du collectif Femmes en mouvement, les mots de Tania Hadjithomas Mehanna ont résonné dans la salle d’honneur de la mairie et ont bouleversé la salle entière. Le texte sera en ligne dès demain pour que chacun puisse le partager. Merci encore Tania pour ces mots qui rappellent l’urgence de fédérer une humanité positive.
Isabelle Grémillet

Abonnez-vous à notre rubrique 'Notre Univers'