Beyrouth dans la littérature

Karen Ghantous
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04 Oct
« Lire, c’est voyager ; voyager, c’est lire. » Victor Hugo

Il est notoire que le Liban est cité dans les trois livres sacrés. Mais la divinité du Liban s’élève bien au-delà de la religion ; elle est céleste, relève d’une grandeur ineffable, d’une déité sublime. Notre Khalil Gibran nous décrit son Liban à lui, qu’il oppose au Liban du désarroi. Son Liban est « fait de collines qui s’élèvent avec prestance et magnificence vers le ciel azuré ». Il le compare à « un mont quiet et révéré, assis entre mers et plaines, tel un poète à mi-chemin entre Création et Éternité ». Le Liban inspire des effluves littéraires divines et voluptueuses ; les poèmes abondent, le lyrisme s’exhale, les éloges prolifèrent. Le Libanais Charles Corm le célèbre comme une idole à qui il s’abandonne, s’offre amoureusement : « Liban sans cesse en fleurs et débordant d’amour, / Je te suis à jamais, ô Liban de lumière, / Plus que reconnaissant de te devoir le jour !… » (1952)

Mais ceux qui sont les plus fascinés par cette terre sont ces étrangers qui la découvrent comme ébahis par la vue d’un paysage surnaturel. Ces écrivains influencés par l’orientalisme, mouvement artistique qui rêve d’un ailleurs exotique, d’un Orient fantasmé, s’aventurent vers les nombreux pays des mille et une nuits pour découvrir des saveurs nouvelles, des sensations exquises. Parmi ces aventuriers, Chateaubriand, Flaubert et son ami Maxime Du Camp, Nerval, Lamartine, Ernest Renan, Pierre Loti et tant d’autres qui partagent leur enchantement dans leurs carnets de voyage. Ernest Renan voit le Liban comme un havre de paix, une terre de sérénité et d’euphorie singulière : « Tout ce que je puis vous dire, c’est que l’air du Liban est le plus suave, le plus pur, le plus vivifiant du monde, que ce pays inspire la santé, le repos, la tranquillité d’esprit, une activité bienfaisante et tempérée, que les populations en somme sont bonnes et douces, que la sécurité est plus grande qu’en aucun pays d’Europe et que je traverserais le pays seul à pied sans une ombre d’appréhension. » (1860)

Mais c’est plus particulièrement Beyrouth, capitale méditerranéenne, berceau du monde, qui est au centre de cette fascination. Si Flaubert est touché par l’hospitalité légendaire des Libanais qu’il relate dans une lettre à sa mère en 1850, Nerval, quant à lui, contemple Beyrouth d’un œil on ne peut plus romantique : « Un paysage plein de fraîcheur, d’ombre et de silence, une vue des Alpes prise du sein d’un lac de Suisse, voilà Beyrouth par un temps calme. C’est l’Europe et l’Asie se fondant en molles caresses ; c’est pour tout pèlerin un peu lassé du soleil et de la poussière, une oasis maritime où l’on retrouve avec transport, au front des montagnes, cette chose si triste au nord, si gracieuse et si désirée au midi, des nuages ! »

Outre les nombreux témoignages et carnets de voyage, Beyrouth et sa riche histoire inspire aussi des récits romanesques parfois fantasmagoriques. La Châtelaine du Liban de Pierre Benoit en est un exemple emblématique. C’est dans un Beyrouth sous mandat français qu’un jeune officier va découvrir une société beyrouthine riche, jeune et hédoniste. Il y rencontre une mystérieuse comtesse anglaise habitant un château à son image. C’est l’histoire d’une folie passionnelle sur un fond d’histoire coloniale aigre-douce que l’auteur nous fait ainsi découvrir au fil des pages.

Mais la guerre change la donne. Même si Nerval mentionne les conflits des années 1850 entre druzes et chrétiens pendant la période turque, ceux décrits après la guerre civile brisent définitivement la majesté de cette perle d’Orient. Beyrouth, dans la littérature de la seconde moitié du XXe siècle, est sombre, macabre, en ruine, ensanglanté. Et c’est poignant, affligeant. Le cœur, auparavant perturbé à la lecture des descriptions élogieuses de la divinité de la capitale, se déchire devant le supplice insoutenable et l’agonie nostalgique de cette ville détruite, et avec elle, des milliers de vies brisées. D’une secousse sublime à une secousse explosive, Beyrouth se retrouve brutalement dans un abîme désespérant.

Avant la guerre, en 1973, Toufic Youssef Aouad nous raconte dans Dans les meules de Beyrouth les conflits qui s’embrasent au début des années 70. Et ce à travers le regard de deux étudiants de confessions différentes qui se retrouvent à devoir s’épanouir dans un pays qui s’enflamme et à faire face à des traditions ancestrales et oppressantes. Alexandre Najjar, quant à lui, dans Le roman de Beyrouth, nous livre un tableau poignant de la ville à travers une famille beyrouthine, du XIXe siècle jusqu’à la guerre civile. Les personnages reflètent leur ville, son évolution, et vice versa. Beyrouth se retrouve en ses habitants, et les Beyrouthins fusionnent avec leur terre natale. La guerre ne cesse d’être racontée par ces âmes d’écrivains qui se retrouvent meurtries par la guerre. Ils écrivent pour se battre, pour se soulager peut-être… Ce que fait Bernard Wallet dans Paysages avec palmiers, Richard Millet dans Un Balcon à Beyrouth, ou Imane Humaydan dans Ville à vif, témoins de l’atrocité et de la barbarie de la guerre.

Puis il y a ceux qui racontent l’après-guerre, tout aussi interminable que la guerre elle-même. Les conséquences sont morbides, fatales. Dans le recueil de nouvelles Déviations et Autres Détours de Valérie Cachard (paru aux Éditions Tamyras) se croisent les chemins de différents Beyrouthins subissant les conséquences de la guerre ; les traumatismes et folies qui découlent de la peur, de la perte, du néant, de l’absurdité des journées qui défilent dans la pénombre. C’est aussi un Beyrouth déchiré que nous retrouvons dans Palace café d’Anne Defraiteur Nicoleau (à paraître aux Éditions Tamyras), un Beyrouth maculé par la cicatrice éternelle des trahisons et des injustices, où les Beyrouthins sont marqués, changés par les événements, par l’enfer qu’ils ont vu, entendu, vécu. Ils sont en lambeaux, incomplets, à l’image des immeubles perforés par les éclats d’obus.

Mais parmi les décombres, une pointe d’espoir. Certes, Sorj Chalandon, dans Le quatrième mur, nous fait plonger au cœur des conflits dans un récit brutal de la guerre ; « Vous ne savez pas. Personne ne sait ce qu’est un massacre. On ne raconte que le sang des morts, jamais le rire des assassins », écrit-il. Mais dans ces pages est narrée l’histoire de Samuel, juif, qui décide de monter la pièce de théâtre Antigone en pleine guerre, en 1982, avec comme acteurs des civils de toutes religions et toutes origines ; ces mêmes religions et ces mêmes origines qui mettent le pays en feu et en sang. De l’art pour une note d’espoir et de beauté, pour une harmonie touchante dans cette cacophonie barbare et inhumaine.

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