Beyrouth entre ville trottoir et cité dortoir

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06 Sep

Il y a en fait pas si longtemps, Beyrouth la vibrante était une ville qui vivait dans la rue. Les chaises étaient souvent disposées sur les trottoirs, les habitants arpentaient les rues et les commerçants les accueillaient avec des sourires familiers. Coiffeurs, bouchers, tailleurs, épiciers, marchands d’épices, couturiers, semblaient être partie intégrante du décor. Rien ne pouvait bouger tant que Maallem André coupait les cheveux du quartier et Abou Abdo réservait les meilleurs morceaux de viande à ses habitués. Habitués. Habitués de parler, commenter, échanger les dernières nouvelles bonnes ou mauvaises. On se connaissait. On se parlait. On se suffisait. Et puis Beyrouth est devenue une ville pour les autres. Comme cela. Sans crier gare. Les maisons sont tombées. Les tours ont émergé. Des tours vides, sans âme et sans personnes. Mais quand les maisons tombent c’est le quartier qui saigne. Ce sont les petites boutiques qui disparaissent et c’est une manière de vivre qu’on assassine. Que reste-t-il aujourd’hui de ces visages joviaux et rassurants derrière les vitrines ? Qui reste encore de ces figures légendaires qui vous accueillaient sur le pas des commerces et vous raccompagnaient jusque sur le trottoir ? Il reste une ville où la lumière est obstruée par les ombres immenses des tours. Il reste une ville désertée par les sourires. Il reste une ville qui n’a plus de trottoirs. Une ville qu’on ne sait plus comment aimer.

« Un éboueur sri lankais, habillé en vert, tend sa pince, saisit le papier avec, puis se ravise et se penche pour le ramasser. Il déplie le journal, ne comprend pas ce qui y est écrit, mais pressent que c’est grave. Sur les murs extérieurs de l’église, on a placardé une petite photo du coiffeur accompagnée d’un texte. Il comprend qu’il ne le verra plus. Ce matin, on a placardé un écriteau « A louer », sur son ancienne boutique. C’est dommage. C’était son seul ami, le seul qui ait jamais pris la peine de le regarder dans les yeux dans cette ville. »

Extrait de la nouvelle Coup de Ciseau, du recueil de Valérie Cachard Déviations et autres détours, à paraître aux éditions Tamyras.

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