C’est ici ou la mer raconte un pays

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19 Jul

C’est ici ou la mer raconte un pays. Un Liban qui ressemble énormément au Liban d’aujourd’hui. Au fil des pages, la familiarité qui rassure au départ, est, finalement, angoissante. Une familiarité sociale, politique, religieuse. Nous retrouvons des noms que nous connaissons, les Gemayel, les Joumblatt, les Frangié… Des situations que nous avons vécues ou dont nous avons été témoins ; la discrimination religieuse, les préjugés sociaux, le contraste entre les riches et les pauvres, le mariage et les traditions orientales qui l’enveniment. Des arguments que nous avons trop souvent entendus, lorsque, rêveurs, idéalistes, peut-être lâches, nous avons voulu quitter ce pays. Ces arguments aveugles, qui débordent de déni, mais qui sont pourtant si touchants. « Tu rêves de partir, lui dit-on, mais ce pays tout le monde l’envie. » Ou encore : « Mais qu’est ce qu’il a ce pays? C’est le plus beau du monde ! » Tels sont les mots, les situations, les communautés, les gens qui défilent sur les pages de ce livre.

Pourtant, malgré cette familiarité, l’histoire contée commence en 1956 et raconte la guerre civile de 1958. Dans une famille juive. Au Liban. Même si les repères et notions historiques sont nombreux, il ne s’agit pas vraiment d’un roman historique. C’est, avant tout, l’histoire d’Avram, adolescent rêveur, tiraillé entre son attachement à ses racines et son aspiration à partir, à découvrir l’ailleurs, à partager enfin ces « vies les plus ordinaires [qui] se muent derrière la barrière des préjugés en étonnants phénomènes ». C’est avec son cousin Isaac qu’il va le faire, marginal qui remet en question les traditions et les valeurs de la société, qui pousse Avram à voir plus loin que le bout de son nez. Ce sont les deux extravagants de la famille, ceux qui veulent sortir de ces communautés repliées sur elles-mêmes.

C’est ici ou la mer est aussi et surtout l’histoire d’un exil, d’une solitude, d’un déracinement. Parce qu’avec les conflits qui s’enflamment, la question de l’exil se pose. Et ceux qu’on appelle « les Pigeons Voyageurs » se multiplient. « Ce pays dans lequel avait commencé leur vie, où ils ne la termineraient pas. » « Race de caméléons. Prennent les couleurs des pays traversés. » Autant de phrases qui font froid dans le dos, d’autant plus qu’elles nous concernent tous. Juifs, musulmans, chrétiens, druzes. Libanais. « Nous n’avons pas le choix, c’est ici ou la mer… »

Avram, lui, amoureux de Paris, est parti, de sa propre volonté, bien avant l’éviction des juifs. Mais l’exil n’en est pas moins douloureux. Parce qu’il ignorait qu’il ne remettrait jamais les pieds sur la terre de son pays natal. Que lui reste-t-il ? De vagues souvenirs, aigres-doux, troublants. Des bribes d’images et de mots qui s’effacent. Des visages et des sourires qui se dérobent. La guerre ne cesse de revenir, encore en 1975, jusqu’en 1991. Et encore. Sans cesse.

Peu de trêve pour ces Libanais, ces Beyrouthins qui noient leur chagrin dans l’oubli, dans le déni, jusqu’à l’aube.

Cette histoire est celle de l’auteur Albert Jamous, celle de sa mémoire entamée, de sa perte et de sa quête d’identité. Mais c’est, malgré tout, un Liban coloré et jovial, un Liban chaleureux qu’il garde en mémoire. Parce que Jamous, dans son livre, parle aussi de Fayrouz, de Zahlé, des vallées de la Bekaa, de son quartier Wadi. De son Liban à lui. De son Liban qu’on lui a interdit.

C’est avec un style d’écriture simple et authentique que l’auteur nous narre ses souvenirs et sa douleur. Des chapitres de quelques pages, des titres clairs, des phrases courtes souvent sans sujet. Aucun artifice. Mais une narration qui va droit au but, droit au cœur.

Parce que, politique à part, religion à part, l’histoire d’Avram est émouvante, poignante, cruelle. Et surtout vraie.

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