Écriture et écrivains

Loup de Tenishev Aganin
feat 3.42.28 PM
03 Mar

Écriture et écrivains, comment ils se voient, comment ils se vivent ? – Tamyras interroge les acteurs de l’écriture.
Par Loup de Tenishev Aganin1

La vraie question qui angoisse les écrivains est la suivante :
- Quelle est votre profession ?

Cette question revient à chaque remplissage de fiche administrative et régulièrement dans les réunions mondaines. Longtemps j’ai répondu « auteur ». Le premier éditeur pour qui j’ai travaillé m’avait dit qu’« être auteur » c’est n’avoir écrit qu’un seul livre et que cela ne me correspondait pas. Pourquoi me dire alors auteur ? Probablement parce que j’étais alors nègre littéraire. Ce qui m’était commandé pouvait être de la fiction, de la géopolitique, de l’histoire, des biographies et autobiographies. Ce n’est pas que je ne me sentais pas écrivain, mais le mot « auteur » me paraissait plus large et plus neutre, surtout que je n’écrivais finalement pas pour moi, mais pour des clients. J’ai cependant arrêté de l’employer le jour où mon interlocuteur a compris « inventeur », ce qui entraîna une conversation surréaliste.

J’en discute avec Ömrüm Uzun2 , dont le premier roman vient d’être publié en Turquie, et qui jusqu’à présent était surtout connue pour ses poésies. Je lui demande comment elle se définit dans le monde de l’édition. Elle me répond :
- Je ne sais pas ce que je suis. J’écris des romans, des poèmes, de courts essais. Appelons cela être écrivain.

La réponse de Jabbour Douaihy3 m’a fortement plu :
- Je me définirais comme un bricoleur de fiction, un peu tisserand quand je n’arrive pas à être tapissier…

Catherine Diran4 , qui écrit, des romans, des chansons, des scenarii, qui réalise aussi des films, compose et chante, me dit :
- Je me définis en tant qu’écrivain, parce que je n’aime pas beaucoup le mot « auteur ». C’est sans doute un peu stupide, mais je me sens écrivain, parce qu’un écrivain met les mains dans les mots, les malaxe, les mâche, les tord… Il ne met pas simplement les mots les uns derrière les autres, mais les maltraite, et c’est ce qui est jouissif.

Dans l’esprit de la majorité du public, Catherine Diran est la voix féminine du mythique groupe Lilicub, mais il faut dire au public que la réalité de Catherine est toute autre, que la chanson et le cinéma viennent après l’écriture. Ces deux actions ne sont possibles que parce qu’elle écrit. Elle explique :
- Je ne conçois pas ma vie sans écrire. Écrire est ma partie sombre et être sur scène ma partie claire. Mais je suis plus sombre que claire, et il me faut toujours retourner là où mon cœur se serre. J’y retrouve mon seul médicament, les mots, et les histoires. C’est une chaîne, mais une chaîne de diamants… Cela m’angoisse et me calme, je tourne autour de mon ordinateur, et je plonge, comme en natation, depuis le plongeoir des trois mètres… Et là je me rends compte que je suis adulte, que plonger est mon choix, et que je ne grelotterai plus jamais sur une planche de plastique.

Comme l’exprime Catherine Diran, l’écriture est un acte de vie avant d’être une activité professionnelle. Ce qu’elle ressent à son sujet, je le ressens, l’écriture est pour moi une nécessité, une nécessité commune à tous les écrivains. Omrum Uzun ajoute à ce propos :
- Écrire c’est pour moi prendre une profonde respiration et laisser la vie entrer.

Iñigo de Satrústegui5 , dont le style littéraire est proche de celui Julien Gracq avec une influence proustienne, une écriture de l’intelligence et du sentiment apaisé, me dit :
- Je ne comprends absolument pas ce que je serais venu ficher sur terre s’il n’y avait pas ça.
L’écriture c’est vivre, vivre et donner un sens à la vie.

Quand on écrit, on ne se demande pas si on est romancier, biographe, historiographe, scénariste, ou autre. Non, on écrit parce qu’on est vivant. Le souci c’est les autres qui nous demandent de rentrer dans une case professionnelle. Iñigo de Satrústegui se définit donc ainsi:
- Je suis écrivain. Mais les libraires me balancent toujours au rayon poésie à cause du petit volume de mes textes et peut-être aussi un peu du caractère très « écrit » de ma prose.

L’écriture d’Iñigo de Satrústegui a en effet une âme poétique. Cocteau l’aurait très sûrement associé à de la poésie pure. Personnellement je trouve cela réducteur, Iñigo est pour moi un grand écrivain qui se fait trop rare, c’est tout dire. Mais je ne suis pas libraire et je comprends les contraintes de cette profession.

Entre eux les écrivains se reconnaissent, ils se pressentent, ils savent avant vous-même que vous êtes un écrivain, avant que vous ayez été poussé à l’acte. Quand je lis les publications de Fifi Abou Dib dans la presse, et que je lis les courriels de nos conversations, je ne doute pas qu’elle soit un écrivain. Elle s’en défend pourtant :
- Je n’ai jamais osé me qualifier d’écrivain, j’attendrai qu’un jour les lecteurs en décident, si j’arrive à finir mon roman.

Voilà le problème pointé du doigt : écrivain est synonyme de romancier dans l’esprit des gens. Loin des soucis techniques de mise en rayonnage chez le libraire et à la bibliothèque, pour le public vous pouvez écrire mais vous n’êtes écrivain que le jour où vous avez écrit un roman. Roman qui vous fera qualifier par les lexicographes de romancier. Patatras ! Voici l’écrivain renvoyé dans une sous-catégorie comme si le numéro de référence professionnelle qu’attribue l’administration n’y suffisait pas. Pire, dans un salon on vous répondra avec un air de dédain « Ah oui vous êtes romancier », comme si c’était une activité de distraction, alors que si vous aviez dit que vous êtes écrivain vous seriez resté revêtu de prestige. Certes cela pourrait être pire, vous pourriez être qualifié de nouvelliste, titre devenu si honteux que les éditeurs français collent l’étiquette « roman » sur la moindre nouvelle de peur de ne pouvoir vendre la publication si elle n’est pas accompagnée d’autres textes. Il y a donc dans l’esprit des gens une aristocratie de l’écriture dont la définition varie.

Je prends Le Robert et Larousse à témoin. Je regarde comment sont désignés les géants. J’en choisis une : Françoise Sagan. Elle est définie par Le Robert 2012 comme romancière, faisant fi de ses pièces de théâtre, ses scenarii, etc. Larousse est plus généreux dans son édition de 2013, François Sagan y est qualifiée de femme de lettres, désignation à laquelle je l’ai vue répondre un jour le regard par-dessous la mèche, le sourire en coin, par : « Bonjour facteur ! » Sagan disait qu’elle était écrivain.
J’interroge immédiatement une lexicographe en charge des noms propres aux Éditions Larousse, elle me répond que dans l’édition 2016 du Petit Larousse il a été décidé d’employer le terme générique d’écrivain et écrivaine. Merci Larousse, vous nous libérez.

Cependant, certains continuent de refuser le mot « écrivain » pour se résumer. Je me souviens qu’il avait été à la mode à Paris dans les dernières années du XXe siècle de se définir comme « écrivant », débité avec un ton à la Anna de Noailles. J’ai trouvé, et je trouve encore, le mot vilain, il a pour moi un aspect racoleur. Il me semble traduire une volonté d’être partout où il y a trois sous à gagner à la pige. Ce mot a depuis disparu, mais peut-être reviendra-t-il à la mode.

Mais si je moque l’usage d’écrivant, je suis obligé de reconnaître que le mot « écrivain » peut paraître à certains comme un titre ronflant qui intimide l’interlocuteur, même s’il ne sait pas ce que vous avez écrit. Il peut aussi avoir l’aspect d’un mot galvaudé à force d’être employé à tort et à travers par des gens qui se rendent un jour de snobisme coupables d’un livre, mais qui n’écriront plus jamais, voire qui n’ont fait que mettre leur nom sur une ou plusieurs couvertures dont ils avaient commandé le contenu. Il y a plusieurs années, à un cocktail, une personnalité avait entrepris de me faire du plat. Me parlant de sa carrière à laquelle cette personne espérait donner un nouveau tournant, elle me dit :

- J’ai décidé d’être écrivain.
- Je sais, c’est moi qui ai écrit votre livre.

Mon sentiment, vous l’aurez compris, est non que j’exerce une profession, mais bien que je suis cet être et cette action, deux choses que j’estime indissociables.

- Quelle est votre profession ?
- Je suis écrivain.

 
 
1 Historien et photographe de formation, Loup de Tenishev Aganin devient nègre littéraire à l’âge de 24 ans quand un éditeur parisien rencontré par hasard lui propose au cours d’un dîner de travailler pour lui. Il écrit alors des ouvrages aux thématiques très variées sérieux ou futiles pour des personnalités européennes. Depuis il a décidé d’écrire pour lui et les lecteurs. Lié par son histoire familiale et ses amitiés au Liban, il participe activement au projet des Éditions Tamyras de faire intégrer le mot « Beyrouthin » dans les dictionnaires de français.
2 Le roman d’Ömrüm Uzun est Yitik Zamanın Yolcuları, il est publié aux éditions Akılçelen Kitaplar.
3 Le nouveau roman traduit en langue française de Jabbour Douaihy, Le Quartier américain, vient d’être publié aux Éditions Actes Sud, dans la collection Mondes arabes, où l’on trouvera aussi, toujours de lui, un livre à lire et à relire, Saint Georges regardait ailleurs.
4 Parmi les romans de Catherine Diran, je vous conseille particulièrement Demande à mon cœur, publié aux Éditions Au-delà du raisonnable, et J’aime pas les actrices publié dans la collection Le Masque. Dans sa filmographie nous soulignons la coréalisation de Sutra, un film sur la condition de la Femme au Liban, sélectionné au festival international du film de Beyrouth en 2013.
5 D’Iñigo de Satrustegui je vous invite à lire particulièrement Trois cahiers, aux Éditions William Blake And Co, et Car les grandes villes, Seigneur…, aux Éditions Fario.

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