La Maison Jaune, témoin de la vie beyrouthine

Naï Sassine
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19 Oct

Que vous soyez un beyrouthin d’origine, un libanais vivant dans une autre région ou même un étranger de passage dans notre ville, vous n’aurez sûrement pas manqué de remarquer la « Maison Jaune » qui trône sur le carrefour Sodeco.

L’Immeuble Barakat
La construction du bâtiment est commencée en 1924 par l’architecte Youssef Aftimos qui édifie le rez-de-chaussée, destiné à accueillir des boutiques, et les deux premiers étages. Huit ans plus tard, en 1932, Fouad Kozah reprend la construction de cet immeuble pour y ajouter deux nouveaux étages. Pendant longtemps se côtoient dans cet immeuble plusieurs petits commerces et, à raison de deux appartements par étage, huit familles bourgeoises de Beyrouth de tous bords politiques et de toutes religions.
Pendant la guerre civile libanaise, l’immeuble est pris d’assaut par des francs-tireurs phalangistes. En effet, son emplacement stratégique sur la « ligne verte » qui sépare Beyrouth-est de Beyrouth-ouest en fait un repère de choix pour les snipers à qui il confère une ouverture sans pareille sur la rue de Damas et le carrefour Sodeco, deux lieux de passage des plus importants. La Maison Jaune et son histoire pendant la guerre ont servi entre autres de théâtre à l’action du roman de Sorj Chalandon, Le Quatrième Mur, paru en 2013, où il la décrit en ces termes : « Cette maison n’était pas une ruine de guerre. Elle était la guerre. De la terrasse au sol, les combats l’avaient martelée comme un plateau de cuivre. Pas un pouce intact. Partout sur ses colonnes fragiles, ses balcons, ses fenêtres romanes les pointillés des rafales, les impacts des tirs de précision, les écorchures de grenades, les déchirures de roquettes, les cicatrices ouvertes par les mortiers. »
Depuis la fin de la guerre, en 1990, l’immeuble Barakat est laissé à l’abandon et doit faire face à l’épreuve du temps. Il est menacé de démolition à la fin des années 1990, puis, grâce à la mobilisation de la société civile, sauvé et racheté par la ville de Beyrouth qui veut en faire un véritable lieu de mémoire de la ville.

Un projet de conservation et d’innovation
Le projet démarre véritablement en 2008, dans le cadre d’un partenariat entre la ville de Beyrouth et la ville de Paris, sous la tutelle de l’architecte Youssef Haidar. Il s’agit, comme nous le confie Youssef, non pas de détruire pour reconstruire au-dessus, ni de rénover ce qui existe déjà pour en faire un bâtiment « uniforme », mais d’ajouter des « prothèses » à l’immeuble qui a été amputé de certaines parties. C’est en quelque sorte un projet « chirurgical » plutôt qu’architectural. Les prothèses sont volontairement apparentes et tout ce qui existait avant est laissé tel quel : les escaliers détruits par les phalangistes pour interdire à leurs adversaires l’accès à l’immeuble, les meurtrières creusées dans les murs, les impacts de balles, les bunkers, les graffitis à l’esthétique parfois douteuse, les carreaux d’origine qui ont été soigneusement retirés et conservés pendant les travaux… Le cachet et l’histoire du bâtiment sont entièrement préservés et les ajouts, malgré leur modernité frappante, se marient parfaitement avec l’architecture de base des années 1920-1930. À l’instant même où l’on pénètre ce lieu mythique, on ne peut qu’être saisi d’un sentiment particulier. La Maison Jaune est loin d’être un simple tas de pierres et de béton, elle est bien plus que cela. Elle est un véritable organisme vivant, une personne que l’âme n’a jamais vraiment quittée ; elle est un témoin privilégié de la vie quotidienne beyrouthine depuis presque un siècle. Un témoin endormi depuis vingt-cinq ans, que le projet Beit Beirut va doucement réveiller.

Un espace collectif d’échange et de culture
Beit Beirut, comme l’indique son nom, qui se traduit par « la maison de Beyrouth », est pensée comme un véritable espace collectif. Une fois terminé, le centre culturel appartiendra à toute la communauté civile de Beyrouth sur qui l’immeuble veille depuis tant d’années. Le projet est de créer un espace d’échange et de culture autour de sujets divers et dans tous les domaines. Ainsi Beit Beirut regroupera-t-elle une médiathèque et des salles de lecture, un musée et des salles d’expositions en mesure d’accueillir des installations temporaires, et deux auditoriums équipés de matériel qui permettra tant l’organisation de conférences que la projection de films ou de documentaires. La Maison Jaune contiendra également un espace plus commercial, avec des boutiques et une cafétéria au rez-de-chaussée, ainsi qu’un restaurant sur le toit-terrasse qui surplombe une grande partie de la ville. Il s’agit enfin de créer un lieu de recherche scientifique sur l’histoire de la ville de Beyrouth depuis le XIXe siècle. Pour cela, un étage sera dédié aux chercheurs qui y trouveront tout le confort et le matériel nécessaire à leur travail, et plusieurs sous-sols seront consacrés à la conservation d’archives dont une grande partie a été trouvée dans les greniers de l’immeuble au début des travaux.
Ce projet est principalement axé sur l’histoire de Beyrouth et, bien que la maison en porte des marques visibles, la période de la guerre civile n’est pas plus mise en avant que les cinquante ans qui l’ont précédée. La fin des travaux est prévue pour l’automne prochain, et l’ouverture au public devrait la suivre d’assez près.

Pour plus d’informations : http://www.beitbeirut.org/

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