L’art de revisiter les villes

Florence Massena
© Florence Massena © Florence Massena
29 Oct

Au Salon du livre francophone de Beyrouth, le lundi 26 octobre, le public a pu assister à une conférence intitulée « L’art de revisiter les villes ». Sous la modération de l’auteur André Bonet, l’architecte Youssef Tohme, l’artiste Mehdi Ben Cheikh, la directrice des éditions de l’EBSBA Pascale Le Thorel et Tania Hadjithomas Mehanna, fondatrice des Éditions Tamyras, ont pu parler de l’art subtil de voir les villes.

À la tribune de la table ronde, André Bonet a commencé par introduire le Prix Méditerranée du Livre d’Art (PMLArt), fondé en 1985 par le Centre Méditerranée de Littérature, dont il est président. Cette année, le jury était sous la présidence du Libanais Alexandre Najjar, et la vice-présidente de Pascale Le Thorel, et a récompensé l’artiste Mehdi Ben Cheikh pour son livre Djerbahood, ainsi que Youssef Tohme pour Intensive Beyrouth en coup de cœur. « Depuis longtemps, les éditeurs d’art souhaitaient un prix pour cette catégorie spéciale, explique Pascale Le Thorel. J’ai rencontré André Bonet, dont les récompenses annuelles ont permis de faire circuler de beaux-livres en dehors du cadre national pendant 20 ans. Ce prix est donc nécessaire ! »

Un autre beau-livre présent à la tribune ce jour-là, In Beyrouth de la peintre Carla Sayad, publié aux Éditions Tamyras, a été présenté par Tania Hadjithomas Mehanna : « Quand Carla est venue me voir et qu’elle s’est mise à parler de ses sketches de voyage, travailler sur Beyrouth est vite devenu une évidence. Elle est donc partie pendant un an avec ses pinceaux, et s’est réapproprié la ville. Les Beyrouthins ne sont pas habitués à marcher, à enjamber les obstacles, mais elle l’a fait et son mélange de sketches, dessins, collages et textes est plein d’émotion. » Une initiative aussi importante dans le cadre d’un patrimoine urbain en voie de disparition. « Carla est aussi rentrée dans les histoires des familles rencontrées sur son chemin, mais aussi des abandons de maisons, ajoute-t-elle. Le problème est inhérent à la ville, et il faut qu’on essaie de comprendre pourquoi on arrive à détruire ces vieilles maisons, les souvenirs de familles entières. Beyrouth change de visage, devient une ville-dortoir, alors qu’elle est très vivante. Ce livre est une sorte de miroir de cette mémoire et de cette vie. »

Une même idée se retrouve dans Intensive Beyrouth, un essai illustré de réflexions urbaines sur Beyrouth, par l’architecte Youssef Tohme, la journaliste Karine Dana et le photographe Ziad Antar. « Quand je suis arrivé pour réaliser cet ouvrage au Liban, j’avais peur de ne pas être assez critique, donc Karine Dana m’a aidé à mettre des mots sur mes questionnements et à donner du sens à mon travail, raconte Youssef Tohme. Beyrouth est intense, tout le monde croit que la ville est en retard mais en réalité elle est en avance. Quand on fait une ville, il faut une vision et un moteur. Ici, il n’y a pas de vision commune mais un moteur composé d’initiatives privées, capables de faire face à n’importe quel problème. C’est ça qui fait notre ville, notre patrimoine. » Pour apporter ces différentes visions et montrer l’harmonie beyrouthine au-delà du chaos apparent, l’architecte est allé à la rencontre de personnalités de la scène culturelle libanaise telles que l’architecte Tony Chakar, l’artiste visuel Ziad Abillama, ou encore le chanteur Ahmed du groupe Mashrou’ Leila. « Cela m’a permis d’apporter des idées différentes au livre, différents regards sur l’architecture de Beyrouth même. Au final, ce qui reste chez les gens, plus que l’apparence même, ce sont des sensations. »

En Tunisie cette fois, pendant l’été 2014, l’artiste Mehdi Ben Cheikh a réuni plus d’une centaine d’artistes de 34 nationalités à Djerba, village de 2 700 ans, chargé d’Histoire. « C’était une tentative de ramener le monde entier dans un village lourd de sens alors que le pays se fermait avant les élections, souligne-t-il. En 2013, j’avais déjà fait une première expérience similaire en ramenant 115 artistes dans une tour du treizième arrondissement qui allait être détruite. Pendant sept mois, nous avons travaillé incognito, puis nous avons ouvert un mois au public, c’était un moment très fort. » Ses ouvrages Tour XIII et Djerbahood témoignent aujourd’hui de ces expériences artistes urbaines, qui questionnent la temporalité et la vision de l’urbain.

Pour revenir à Beyrouth, Youssef Tohme a tout de même souligné que « La ville de Beyrouth n’est pas belle en ce moment, mais c’est notre identité actuelle. » « Ce qu’on fait n’est peut-être pas bien, mais nous avons de l’énergie et de la vie, notre manque de vision commune nous amène à voir ailleurs, à nous adapter, à changer, estime-t-il. L’harmonie pour moi c’est fini, Beyrouth est intense et fatigant, mais au final ce que nous avons c’est ce moteur dynamique de créativité, un ensemble de “nous” et “je” innombrables. »

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À noter que Carla Sayad dédicacera son ouvrage In Beyrouth vendredi 30 octobre au stand Tamyras après la table ronde « Positive Beyrouth » à l’agora à 18 h.

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