Le zajal patrimoine mondial de l’UNESCO

Tania Hadjithomas Mehanna
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05 Dec

Une fin de mois assez sombre dans le domaine culturel avec la disparition d’une diva blonde et d’un grand poète. Mais une consolation : le zajal vient d’être inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO.

Nombre d’entre nous se souviennent des séances interminables de ces joutes poétiques diffusées en boucle dans les années 70 et 80 sur Télé Liban avant le journal télévisé et le dimanche après-midi où, au rythme du daf et des oof, oof, oof et d’un mawwâl, les zajal s’affrontaient dans un échange improvisé et truculent de mots qui fusaient comme des torpilles. Dater l’origine de cette poésie dialectale serait difficile tant elle puise sa source dans la vie de tous les jours avec des thématiques comme la fierté, l’amour du pays, la douleur de l’exil, le courage et la dignité et surtout une métrique spécifique.

D’aucuns remonteront jusqu’aux chants syriaques dont les échos résonnaient dans les montagnes. C’est généralement au cours d’une occasion heureuse ou d’un festival, autour d’une table dressée, dans la blancheur d’albâtre d’un verre d’arak, dans la jouissance des mets étalés, entourés d’une assistance chauffée et fascinée, que deux groupes menés par deux zajjal s’affrontent. Le terme zajal vient de zajila qui signifie chanter, parler haut, jouer, s’amuser et le poète utilise une langue simple pour exprimer avec force talent et figures de style les choses de la vie. À coups de radâts, vers simples lancés par le qawwâl et repris en refrain, ou de atâba et de mijâna où les deux derniers mots de la strophe se terminent par des homonymes alors que le quatrième est libre, de mouana et de erradé, de longues suites de sept vers, les sujets varient souvent mais restent dans la même thématique, l’amour de la montagne et de la patrie. Le ooff du yabouzoulouf qui est le chant des émigrés libanais qui, en rimes, déclament leur attachement à leur patrie, est le plus représentatif de cette espèce de nostalgie sous-latente qui est presque toujours contenue dans le zajal. Cette poésie de l’âme est une des représentations les plus caractéristiques de la nature du paysan libanais avec la spontanéité et le dualisme.

Ainsi dans ce lyrisme jailli du cœur, une dualité constante qui opposerait la liberté et l’engagement, l’exil et le retour, la ville et la montagne, le patriotisme du Libanais et son envie constante de partir. Le zajjal ou quawwâl est celui qui est doté d’un esprit rapide, d’un sens aigu de la métaphore, d’un amour incontesté pour les mots et d’une belle âme. Les zajjal s’affrontent en des joutes oratoires, de vraies guerres où le verbe est à double tranchant, où les contre-offensives succèdent aux improvisations, les ruses aux assauts, et où les spectateurs choisissent leur camp. Durant plus de deux heures, ces jouteurs enchaînent les stances et les strophes à grands coups de proverbes et de rimes. L’esprit ne doit pas faillir et le rythme ne peut faiblir. Un des plus célèbres quawwal était Chahrour el Wadi de son vrai nom Assad Féghali. Né en 1894 et disparu en 1937, ce maître du zajal s’est livré à de véritables prouesses poétiques. Il fonda une école dont sortiront beaucoup de poètes qui répandront la richesse de la langue dans tout le Liban. Parmi les grands noms également, Ali El Hajj, Tanios Abdo, Anis Rouhana, Khalil Roukoz et aujourd’hui Moussa Zogheib, Tali’ Hamdane, Assaad Saïd et Joseph el Hachem surnommé Zaghloul el Damour.

Si Gibran Khalil Gibran avait qualifié le zajal de « bouquet d’arôme », Saïd Akl lui n’a pas hésité à dire que « cette poésie est comme un monument gigantesque que seul le Liban a pu élever ». En 2000, le fils de Chahrour el Wadi fait paraître un livre, Diwan el Chahrour, qui retranscrit les fameux échanges de son père qui parfois volaient très haut dans le firmament des mots. C’est ce texte mélodieux qu’a retranscrit Zad Moultaka dans Zajal, un spectacle présenté en 2010 au Liban et en Europe et qui est le résultat d’un retour aux sources pour ce compositeur dont l’enfance a été nourrie de cette poésie populaire dans tous les sens du terme. « Il y a en nous aujourd’hui une mémoire et des formes ancrées qu’on peut utiliser pour réfléchir sur une forme de modernité. »


Pour découvrir quelques exemples de zajal :

Zaghloul Al Damour Tali’ Hamdane zajal v1

Texte tiré du livre « Lebanon & On », paru aux Éditions Tamyras.

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