Les relations auteurs-éditeurs, des liaisons dangereuses

Tania Hadjithomas Mehanna
25 Oct

C’est dès le premier rendez-vous entre le café offert et le déballage de la motivation de pourquoi et comment il ou elle est devenu(e) écrivain que tout se joue. Vous savez déjà de derrière votre bureau comment se dérouleront vos relations. Schématisons pour alléger la pression :

L’écrivain col roulé :

Celui qui ne lâche pas son manuscrit. Tout au long de l’entretien ses doigts resteront crispés sur l’ouvrage de sa vie qu’il n’a vraiment pas envie de vous confier. Il hésite, se tortille sur sa chaise, lance un regard circonspect sur le désordre de votre bureau et vous demande avant même de vous l’avoir donné de lui rendre son précieux trésor en cas de refus. Vous avez dit méfiance ? Là, vous savez tout de suite que vous n’avez pas en face de vous un auteur avec qui vous allez déjeuner. Pire, vous allez être surveillé car rien ne sera jamais assez beau pour son bébé et rien à la hauteur de son immense talent. Comment ? Livres-Hebdo n’a pas parlé de son chef-d’œuvre ? Vous avez vraiment mal fait votre travail de marketing !

L’écrivain cigare :

Celui qui vous dit d’un ton méprisant que toutes les maisons d’édition de France et de Navarre se crêpent le chignon pour l’avoir mais que en fait lui, pour des raisons sentimentales, il veut publier au Liban. Et vous avez une immense chance : il vous a choisi. Il ne vous regardera jamais dans les yeux, laissant son regard errer dans les 10 m2 de votre bureau et vous dit avant de vous quitter : Attention je ne supporterai pas que vous changiez une virgule. Il sera publié tel quel, condition non négociable. Là vous savez tout de suite que vous avez affaire à un talent pas du tout sûr de lui mais qui pense qu’en se la jouant, il vous a bien embobiné. Si vous le refusez, il dira partout que votre maison d’édition n’est pas à la hauteur.

L’écrivain double menton :

Celui qui s’excuse d’écrire et qui vous dit dix fois qu’il ne fait cela que pour s’amuser. Que si vous ne le publiez pas, ce n’est pas la fin du monde. Que vraiment il comprendrait. Qu’il n’est venu que parce que tout le quartier et ces 1000 amis ainsi que l’ensemble de sa famille proche et lointaine l’ont longtemps encouragé à se faire publier arguant que le contraire serait un crime pour la littérature mondiale. Mais que bon, il avait fini par céder mais bien sûr il n’attend rien de ce roman, même pas un succès d’estime. C’est juste pour le fun. Il vous distribuera des centaines de sourires contrits mais méfiez-vous : la modestie n’est qu’une apparence et le fantasme une réalité. Monsieur l’auteur connaît, lui, sa valeur, et ne s’empêchera pas de vous faire remarquer que vous avez beaucoup beaucoup de chance d’avoir hérité de ses pépites.

L’écrivain kleenex :

Celui qui se tient devant vous gêné et angoissé. Il sait qu’à partir du moment où il va vous confier le fruit de toute une vie, il ne va pas dormir la nuit. Il va se retenir pour ne pas vous appeler jour et nuit pour vous demander c’est comment et il va somatiser en imaginant toutes sortes de scénarios. Il vous demandera d’un air suppliant de ne pas le faire attendre, vous confiera que tous ses espoirs reposent sur vous, qu’il voudrait dédier ce livre à son père très malade, qu’il doute que vous puissiez comprendre combien cela est important pour sa santé mentale et sa crise des 50 ans. Il larmoiera une ou deux fois, vous tendra une main molle et sortira de votre bureau avec un furieux mal de ventre. Attention, préparez-vous à un long harcèlement qui va vous pourrir la vie pendant longtemps. Si vous ne le publiez pas, vous vous sentirez coupable et si vous le publiez, attendez-vous à des crises d’hystérie si vous ne lui prêtez pas une oreille compatissante ou ne répondez pas aux 345 questions hebdomadaires.

L’écrivain self service :

Celui qui évidemment est né en sachant tout. Un petit génie quoi. Non seulement il veut vous apprendre votre métier mais il est convaincu qu’il vous fait beaucoup de bien en vous dictant votre conduite. Bien sûr il sait que c’est vous l’éditeur, il vous remercie 100 fois mais, derrière votre dos, il contacte les médias, concocte des press releases, fait une page facebook de son livre (qui n’est pas encore paru), dit partout qu’il publie chez vous, prépare sa propre couverture, son lay out, va chez l’imprimeur et choisit le papier, et même, même vous appelle pour vous dire qu’il en a déjà vendu 234, tout cela alors que vous n’avez même pas encore lu le manuscrit. Vous êtes donc méchamment coincé. Si vous ne le publiez pas vous aurez l’impression d’avoir commis une trahison nationale et si vous acceptez de le publier, vos nuits seront très agitées. Plus question de fermer l’œil en pensant à ce que sera votre vie une fois que vous intégrerez son livre dans votre catalogue.

L’écrivain superman :

celui qui, dès la première rencontre, vous annonce d’un ton très solennel, que son livre va être un best-seller mondial et qu’il faut vous préparer au cataclysme qui va secouer votre toute petite maison d’édition. Avant même de vous donner son manuscrit à lire, c’est secondaire, voyons ! , il vous parle de promotion, de grandes vedettes qui l’appuient, de figures mondiales qui ont ADORE sont livre et vous pose des conditions draconiennes quant à la publication. Harry Potter puissance dix, son livre va faire le tour du monde, attachez vos ceintures. Et si vous lui demandez d’un air un peu contrit de quoi parle son livre, vous devrez vous contenter de son petit sourire satisfait. Quelle question ! Mais on parle millions d’exemplaire là, vous de quoi vous parlez ? Vous avez l’impression d’être l’élue, la promise, la choisie. Mégalomane et manipulateur, il s’en va, en vous promettant de vous envoyer son livre dès qu’il sera fini, Ah bon, il est pas terminé ? mais non c’est un détail ça, en laissant dans votre bureau une question en suspens : serez-vous à la hauteur de cette œuvre universelle ?

L’écrivain écrivain :

Heureusement qu’il est là lui pour compenser le reste. Le Vrai talent. Celui qui n’a besoin que de son manuscrit pour vous convaincre. Celui qui connaît les vrais chiffres de l’édition. Celui qui n’attend pas de recevoir le Goncourt pour son premier roman. Celui qui sait qu’il ne deviendra pas millionnaire. Celui qui accepte que vous fassiez votre travail d’éditeur, qui n’hésite pas à revoir toute une partie de son livre, qui accepte la couverture que vous proposez sans vous imposer celle de sa cousine graphiste, celui qui appellera gentiment une fois par an pour s’enquérir d’une voix sereine de l’état des ventes. Celui surtout qui se prêtera aux séances de signature


L’integralité de la présentation ci-dessous :

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a propos de l’auteur


Tania Hadjithomas Mehanna

Tania Hadjithomas Mehanna est actuellement la directrice de Tamyras qu’elle a co-fondée en 2003. Journaliste et auteur avant d’être éditeur, elle a publié 7 livres à ce jour, trois livres bilingues pour enfants : Un phare sur la Méditerranée, Vert Méditerranée et Tous les enfants ont des droits ainsi que de trois beaux- livres : Beyrouth by day, Lebanon & on et Le Phoenicia, un hôtel dans l’histoire. Sans oublier un petit livre sur les objets du musée national et leurs relations avec les villes, Invitation au voyage.