Oublier Alep, Prix Roman du salon Anticolonial !

Paola Featured
04 Mar

Oublier Alep, c’est une histoire de perte ; perte de son pays, de son autre, de soi. Ce sont trois personnages au bord du gouffre qui apprennent ensemble à revivre plutôt que de plonger dans le vide. De la Palestine à la Syrie en passant par le Liban, leurs histoires se mêlent à celles de ces peuples épris de liberté.

Nous sommes donc fiers que ce roman, au cœur de l’actualité, ait remporté le Prix Roman du salon Anticolonial à la Bellevilloise. Sentiment auquel a fait écho l’auteure, Paola Salwan Daher qui a réagi à la nouvelle, en rappelant le message du livre : « Merci beaucoup pour cet honneur que le salon fait à Oublier Alep. Ce livre m’a été inspiré par une région dont je suis issue et que j’aime profondément, et par des peuples, surtout des femmes, dont la combativité, le courage et la résilience me donnent chaque jour de nouvelles raisons de continuer à me battre. Comme me l’ont dit de nombreux Syriens, on ne peut oublier Alep : il ne faut surtout pas oublier Alep, ni la Syrie, ni le Liban et la Palestine, et continuer chaque jour nos mouvements de solidarité avec ces peuples en lutte qui n’ont de cesse de s’opposer à la barbarie et à l’impérialisme de tous bords. J’espère que ce livre peut aider à garder ces peuples dans nos esprits et cœurs. merci encore. »

« Shirine : Je suis une enragée. Une enragée de ma terre, de ma vie, de mon absence d’existence. Je me lève le matin avec le goût amer et bilieux de ma salive métallique, mon sang bouillonnant déjà dans mes veines fatiguées. À peine les yeux ouverts j’en veux à cette ville blanche comme de la crème, doucereuse comme un gâteau de mariage, alors que je sais pertinemment qu’elle est entrée en putréfaction depuis longtemps, elle et le monde arabe qui l’entoure, je la sais maculée de boue, de la boue faite de cette poussière qui caractérise Alep et de cette pluie fine qui aime à s’abattre sur la ville. Je la sais salie de la morsure des bavardages médisants des vieilles femmes qui n’ont rien d’autre à faire, pas plus que les jeunes d’ailleurs, qui aiment autant parler sinon plus que leurs aînées, qui adorent commenter mes cheveux courts et mes pantalons, mon attitude martiale, ma posture de frondeuse. Je suis ma propre révolte, un soulèvement populaire à moi toute seule et ça, les gens le remarquent, les gens ne l’aiment pas. Je vis seule, je mange seule, je ne porte pas de maquillage, je suis cernée de mes nuits sans sommeil, le visage marqué et émacié, je hais les moules et les étiquettes dans lesquels on essaie de me couler et que l’on tente de m’estampiller. D’aucuns me croient lesbienne, d’autres folles, au fond personne ne connaît mon histoire et je n’ai pas envie de la leur raconter. Une forteresse imprenable, voilà ce que je suis, voilà ce que je veux être. Je ne baisse ma garde pour personne, si ce n’est peut-être pour Millie, la vieille dame de compagnie de ma grand-mère qui me connaît mieux que personne, qui se fait du souci pour moi, qui me scrute, me surveille, a peur que la digue immuable ne se fissure et ne se brise, laissant jaillir les sentiments enfouis, les larmes ravalées, la colère comprimée et le deuil nié. »

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