« Perpetual Identities, Identités perpétuelles » de Katya A. Traboulsi

Plan de travail 1
15 Feb
« L’art est la présence dans la vie de ce qui devrait appartenir à la mort ; le musée est le seul lieu du monde qui échappe à la mort. »
ANDRÉ MALRAUX
La Tête d ’Obsidienne
1975, le Liban s’embrase et j’ai quinze ans. Je reçois pour mon anniversaire la douille vide d’un obus que je place machinalement sur une étagère, sans plus réfléchir sur sa nature ou le parcours qui l’a menée jusqu’à moi. Ainsi, cet objet qui aurait pu aveuglément semer la mort à l’endroit où il serait tombé se retrouvait dans ma chambre, hissé au statut de trophée, célébrant le courage d’un combattant ou la défaite d’un ennemi qui d’ailleurs changeait d’identité au gré des alliances et des maîtres de guerre. En temps de guerre l’inconscience est un instinct de survie.

2014, les Printemps arabes se flétrissent en hivers. Le souvenir de cet objet, bibelot ou trophée, m’interpelle. Les questionnements qui en découlent inspirent un projet d’installation qui permettrait de le contourner, de le détourner de sa destinée morbide pour le mettre au service de la Vie.

De là est né Perpetual Identities avec tous les sens et dans tous les sens qui se sont progressivement greffés sur l’idée de base, l’enrichissant de réflexions et de révélations, pour en faire un projet-palimpseste, porteur d’une mission ; un projet à la gloire de l’Humanité.

Il fallait commencer par opérer cette métamorphose dont parle si justement André Malraux, et qui vise à ôter sa fonction première à cet objet pour le transcender dans la sphère de l’art, et le charger d’un message universel et immortel, en faire un creuset des identités menacées.

Cette lutte pour la survie des identités ne saurait trouver un écho plus retentissant qu’en ces temps de désolation où les minorités sont persécutées et leur patrimoine pulvérisé et distribué en butin de guerre.

En danger également sont les identités sacrifiées sur l’autel de la mondialisation qui impose un langage aseptisé et efficace, fondant les particularités et les richesses des peuples dans l’indifférenciation, entraînant peu à peu la perte des savoir-faire ancestraux et du langage originel avec ses outils et sa terre.

Ces quarante-six obus, revêtus de l’art et de l’artisanat de quarante-six pays, deviennent des bibles de motifs, de thèmes, de compétences, qui portent la gloire de chaque peuple et l’invitent à se joindre au banquet universel de l’Humanité.

L’obus devient « Livre », inventaire de mythes, de traditions de savoir-faire incarnés et appelle à la découverte de l’Autre. Sa trajectoire morbide devient échange.

L’obus devient « Flèche » et sème non plus la mort, mais la connaissance et la civilisation dans le territoire de l’Autre. Sa portée devient sociologique, théologique, philosophique.

Cette exposition et ce livre sont un témoignage de foi en l’Homme et en sa grandeur. En l’art comme anti-destin qui triomphe de la mort et restaure la dignité humaine dans la création.

C’est ainsi qu’un objet de mort oublié dans la poussière d’une étagère se trouve réhabilité, transfiguré dans la blancheur éclatante d’un musée, lieu de Beauté et de Vie.

Abonnez-vous à notre rubrique 'Notre Univers'