Que reste-t-il de nos valeurs ?

Florence Massena
© Florence Massena © Florence Massena
28 Oct

Au Salon du livre francophone de Beyrouth, le dimanche 25 octobre, les Éditions Tamyras ont proposé au public une conférence intitulée « Que reste-t-il de nos valeurs ? ». Sous la modération de la journaliste et auteure Gisèle Kayata Eid, le journaliste et metteur en scène Alain Plisson, la critique littéraire et auteure Maya Khadra, la présentatrice culturelle et auteure Karen Boustany et une jeune étudiante, Rouba Akl, ont pu parler du sens des valeurs au fil des générations.

Quel est le sens du mot « valeur » aujourd’hui ? « Ce qui donne du sens à la vie, ce qui est le plus important pour nous, annonce d’emblée Gisèle Kayata Eid. « Est-ce le travail ? La foi ? La famille ? » Ce mot a pris tout son sens pour l’auteure lors de la récolte des témoignages de 33 personnalités libanaises de plus de 75 ans, qui a abouti à l’ouvrage Kirabouna, dialogues avec nos aînés : « Le fil conducteur de ces 33 personnes est leur sens des valeurs. Ils donnent beaucoup d’importance à la volonté, au courage de la persévérance. C’est une génération peu centrée sur elle-même, qui a le sens du sacré et la culture du dépassement. Mais aujourd’hui, on dit souvent au Liban qu’il n’y a plus de valeurs, au final ça veut dire quoi ? »

Alain Plisson, le plus ancien de la tribune, ou « dernier rescapé d’un siècle passé », comme il préfère annoncer, estime de son côté qu’il y a toujours des valeurs : « On a d’autres façons de voir la vie, la société a beaucoup évolué lors de ce siècle ! J’ai été élevé avec un sens des valeurs qui ne représente peut-être plus rien aujourd’hui, mais c’est l’éducation que j’aurais souhaité recevoir, car elle est basée sur la famille, avec une cellule familiale nombreuse et forte. » Très vite, le discours tend vers une critique des générations actuelles : « Cette valeur telle que je la connais n’existe plus. Aujourd’hui, je trouve inadmissible que des enfants soient laissés aux soins des domestiques pendant que leurs mères se prélassent au soleil. La mère à mon époque ne travaillait pas, elle restait au foyer, or la mère est le point d’orgue de la famille. Quand celle-ci a une carrière, cela devient difficile d’élever un foyer avec des valeurs. » Une vision que Maya Khadra réfute, en avançant une autre perspective : « La notion de valeurs est flottante et relative, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de valeurs. Si une femme travaille, sa famille ne va pas se disloquer, au contraire ! Elle va donner l’exemple à ses enfants, va les aider à devenir matures, à se construire et travailler. Pour moi ce n’est pas un problème de valeurs mais de génération. Nous modernisons ces valeurs, il faut apprendre des erreurs de nos parents et ne pas blâmer ceux qui affrontent les défis qu’ils nous ont laissés. Je suis née au Liban, on nous demande de nettoyer la crasse de la génération précédente, et on est accusés d’échouer ? La coopération entre les générations est nécessaire, il faut dépasser le passé. »

Et c’est en effet un dialogue entre générations que cette table ronde a initié, que ce soit dans la tribune ou dans le public, très réactif et passionné, et qui s’est tourné sur la question de l’éducation. « Une femme peut être active et une bonne mère, et je pense que le Liban a gardé cette valeur familiale, ce qui nous permet d’affronter les malheurs, estime pour sa part Karen Boustany. Je tente pour ma part de transmettre les valeurs que j’ai reçues de mes parents à mon fils, en lui apprenant par exemple à ne pas se battre. » Un point de vue que rejoint mais nuance Rouba Akl : « Mes parents m’ont appris à ne pas répliquer à la violence, mais en grandissant je ne l’ai plus acceptée. Il faut savoir se faire respecter, et ça commence par se respecter soi-même. » Quant à la question de l’impact des réseaux sociaux sur la focalisation sur la beauté des jeunes d’aujourd’hui, Karen Boustany est plus amène : « J’essaie d’expliquer à mon fils que la séduction passe beaucoup par l’intelligence et le charme spirituel, plutôt que sa façon de s’habiller. » Un avis rejoint par Rouba Akl et Maya Khadra, qui estiment toutes deux que la beauté physique s’efface très vite quand la personne concernée n’est pas assez intéressante. « Au final, les valeurs viennent du cœur, souligne cette dernière. Notre génération est trop centrée sur le paraître, sur les technologies, cela donne des êtres humains immatures émotionnellement. Ici, les anciennes générations pourraient nous servir de garde-fous et nous éviter de tomber dans le piège du narcissisme. »

En conclusion de cette table ronde, Gisèle Kayata Eid relance le panel sur la perte des valeurs. « Il y a toujours des valeurs, affirme Karen Boustany. Chaque génération doit se défendre face aux problèmes hérités du passé, il y a un manque certain de communication mais la vie continue, l’important c’est que ce soit de manière constructive. Il y a une famille pour inculquer des valeurs, une société pour les appliquer, et il devrait y avoir un État pour les défendre. Au Liban, c’est le chaos, alors on devrait s’estimer heureux que les jeunes aient quand même des valeurs ! »

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